Crise humanitaire ou crise frontalière?

Une section du mur séparant les États-Unis du Mexique, dans la région de Tijuana
Photo: Guillermo Arias Agence France-Presse Une section du mur séparant les États-Unis du Mexique, dans la région de Tijuana

Qu’en est-il exactement de la «crise humanitaire et la sécurité nationale» à la frontière sud des États-Unis évoquées par Donald Trump? Le Devoir s’est entretenu avec Élisabeth Vallet, chercheuse à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et chroniqueuse au Devoir, pour faire le tour de la question. L’entrevue a été réalisée avant que le président ne s’adresse au peuple américain.

Pourquoi le président américain parle-t-il d’une « crise humanitaire et de sécurité nationale » ?

Il y a une inflation dans les mots qui sont employés, mais ce dont il veut parler, c’est d’une crise frontalière. On ne sait pas encore s’il va déclarer l’état d’urgence [pour forcer la construction du mur à la frontière avec le Mexique], mais s’il le fait, il va devoir justifier sa décision. Son argument est donc de dire qu’il y a une crise humanitaire et sécuritaire.

Mais est-ce qu’on peut tout de même parler d’une crise humanitaire à la frontière ?

Il y a des enjeux humanitaires, c’est certain. Il y a des gens qui viennent d’Amérique centrale qui sont très affectés par les conditions économiques, politiques et environnementales. Je ne pense pas qu’il y a une crise humanitaire, mais bien une crise d’humanité, et c’est l’humanité du gouvernement américain qui est en jeu.

D’ailleurs, c’est presque une crise autogénérée par les États-Unis et son président, car c’est en partie les commentaires de Donald Trump sur l’existence de la caravane des migrants qui font que les gens embarquent dans la caravane. Plusieurs se disent également que c’est peut-être la dernière chance d’entrer aux États-Unis avant que la frontière ne se ferme définitivement. Et comme le gouvernement ralentit le processus d’admission en sol américain, les gens sont coincés de l’autre côté de la frontière. Le durcissement des règles fait que les gens vont développer des stratégies de contournement de plus en plus dangereuses et courent le risque de traverser le désert.

Et qu’en est-il de la crise de sécurité nationale évoquée par Trump ? Est-ce que les migrants représentent une menace réelle ?
 

Il n’y a pas d’enjeux sécuritaires plus notables que ce qu’on a vu dans les quinze dernières années. Oui, il y a de la drogue qui rentre aux États-Unis, mais elle entre principalement par les points d’entrée légaux, que ce soit caché dans les voitures, avec des mules ou grâce à la collaboration d’agents frontaliers américains corrompus. Les migrants qui arrivent sont des gens qui, en très grande majorité, demandent l’asile. Et on voit de plus en plus d’unités familiales. Ce sont des gens qui, si on les laissait rentrer aux États-Unis, feraient partie de ce bloc de gens [réfugiés] dont le taux de criminalité est plus bas que la moyenne des Américains.

La porte-parole de la Maison-Blanche a affirmé dimanche que 4000 terroristes connus ou présumés étaient entrés au pays et que la frontière la plus faible était celle du sud. Est-ce que ce chiffre est réaliste ?

C’est un chiffre complètement fantasmagorique. Ce sont des gens qui ont été interceptés à la frontière et qui ont été refusés parce que leur nom était associé à une liste de personnes qui ont des liens avec le terrorisme, la fameuse liste noire. Même une personne dont le nom ressemble vaguement à celui d’une personne sur la liste est considérée comme un « hit » sur la liste des terroristes. Par ailleurs, si ces gens étaient vraiment des terroristes, ils auraient été arrêtés et détenus… Tandis que là, on parle de gens qui n’ont pas pu rentrer. Et on parle majoritairement de gens qui sont arrivés dans les aéroports

En chiffres: les passages à la frontière entre les États-Unis et le Mexique

Selon les derniers chiffres du Homeland Security, il y a eu selon l’année fiscale 2018 (du 1er octobre au 30 septembre) un total de 521 090 personnes qui ont été appréhendées par les agents frontaliers à la frontière sud. De ce nombre, près de 125 000 ont été jugés inadmissibles.

Ce nombre est relativement stable depuis 2014, où 569 237 personnes avaient été appréhendées à la frontière.

On constate toutefois une augmentation des arrestations en octobre et en novembre derniers, avec plus de 60 000 appréhensions par mois, pendant deux mois consécutifs. À titre comparatif, on a recensé moins de 40 000 appréhensions en novembre 2017, contre plus de 62 000 en 2018.