La présidente de MSF souhaite humaniser le visage des migrants

Notre façon de répondre aux défis migratoires, croit la présidente de MSF, en dira long sur notre humanité et nous définira en tant que civilisation.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Notre façon de répondre aux défis migratoires, croit la présidente de MSF, en dira long sur notre humanité et nous définira en tant que civilisation.

Humaniser le visage des migrants, diabolisés et traités comme des criminels pour avoir tenté de sauver leur vie : tel est le souhait formulé par Joanne Liu, présidente internationale de Médecins sans frontières, au terme d’une année marquée par ce qu’elle qualifie de reculs importants pour l’aide humanitaire.

Ébranlée par ces migrants aidés en Amérique centrale, fuyant la violence des narcotrafiquants et des gangs de rue, Joanne Liu conserve un vif souvenir du premier geste fait par ceux qu’on refoule vers des centres dotés de barreaux aux fenêtres, gardés par des soldats.

« Dans le sac qu’on leur donne, il y a une brosse à dents, un tube de dentifrice, un peigne […] et des lacets. Et tous, tous font la même chose. Ils remettent d’abord les lacets neufs sur leurs chaussures. Ça m’a bouleversée, car c’est le geste emblématique de la liberté », a raconté Mme Liu en entrevue au Devoir.

Or cette réelle liberté, peu en jouissent, sans cesse refoulés dans la boucle des périples sans fin, battus, extorqués ou violés en chemin, pour fuir l’horreur vers une destination qu’ils n’atteindront jamais. Ceux qu’on dépeint comme des envahisseurs sont les premières victimes des passeurs. Les rares qui franchissent la frontière se retrouvent aujourd’hui en détention, comme dans plusieurs autres pays aux prises avec les déplacements de populations migrantes.

Ressac humanitaire

Pour Mme Liu, la criminalisation récente de ces migrants, confinés dans des centres de détention, constitue un recul sans précédent en droit international. « Leur seul crime, c’est d’avoir voulu sauver leur vie ou vivre une autre vie », dit-elle.

Cette « bascule vers l’arrière », Joanne Liu l’a observée en mission en Amérique centrale, mais aussi en Libye, où sont interceptés et incarcérés les migrants qui tentent de franchir la Méditerranée. Si les pays d’Europe saluent la chute des arrivées en Europe, la présidente de MSF rappelle que cela se fait au prix de la dignité humaine. « Oui, il y a moins de gens qui se noient, mais c’est parce qu’ils sont emprisonnés en Libye. Il y a un coût humain à cela », dit-elle.

L’année 2018, donc, aura marqué non seulement la criminalisation des migrants, mais aussi celle des travailleurs humanitaires, dont ceux de MSF, contraints par plusieurs États de mettre fin à certaines missions dans plusieurs hôpitaux bombardés, et aux opérations de sauvetage en Méditerranée.

« Pour moi, il s’agit d’un moment de bascule sur un terrain sacré. Le XXe siècle a pratiquement été le siècle de l’humanitaire. Après la Seconde Guerre mondiale, on a créé la Ligue des Nations, la Convention des droits de l’homme […] Ça a été le legs du XXe siècle », insiste-t-elle.

Un Pacte essentiel

Or, ces conventions sont aujourd’hui bafouées. Les hôpitaux sont de plus en plus la cible des bombes et des tirs, forçant les ONG à battre en retraite, laissant sans secours des populations dévastées. « Depuis le 11 Septembre, [plusieurs États regardent] les crises à travers le prisme de la peur et des préoccupations sécuritaires », dit-elle.

Épidémie d’Ebola, guerre en Syrie, crise sans précédent au Yémen : MSF affirme que son organisation doit constamment rappeler aux États leurs obligations et la « pertinence » de ses actions humanitaires auprès des populations éprouvées. La sacro-sainte protection dont jouissaient les ONG ne tient plus. Au Yémen, « c’est toujours difficile. Notre personnel prend des risques énormes », affirme Mme Liu.

MSF se réjouit de la signature apposée par une majorité d’États au Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières de l’ONU, qui, bien qu’imparfait, est un premier pas vers la reconnaissance d’une réalité vécue par 258 millions de personnes dans le monde. « Que 152 nations disent oui au Pacte, c’est pas mal. Il faut se concentrer sur ceux qui ont dit oui », martèle la présidente.

Changer le visage des migrants

Malgré les crises difficiles traversées au cours des dernières années, Joanne Liu se dit éminemment optimiste face à l’avenir. Mais il presse de sortir des discours « déshumanisants » à l’égard de ceux qui fuient pour survivre ou améliorer leur sort.

« On ne parle pas assez des success story comme celle de l’Ebola. On ne met les projecteurs que sur les grandes catastrophes », juge ce médecin.

En 2016, Joanne Liu s’était juré, comme médecin, de ne plus jamais avoir à laisser un enfant atteint d’Ebola mourir seul sans sa mère sur un lit d’hôpital, en combinaison d’astronaute, a-t-elle raconté. « Aujourd’hui en République démocratique du Congo (RDC), malgré les combats, on a vacciné 50 000 personnes [contre l’Ebola] et commencé un essai clinique. Nous sommes partis de rien et on a tout cela aujourd’hui dans notre boîte à outils. »

Pour 2019, la présidente de MSF souhaite un changement de ton, afin d’insuffler dans le discours public des arguments rationnels face à ces milliers de migrants qui, au fond, quittent leur pays de force, mais espèrent plus que tout y retourner. « Qu’est-ce que ces gens prennent avec eux quand ils partent ? Ils mettent tous dans leurs sacs les clés de leur maison. C’est universel », dit-elle.

« La migration doit être ramenée à ses justes proportions dans le discours public. […] 7000 personnes du Honduras ne peuvent pas envahir les États-Unis ! Les mots sont importants. Ce ne sont pas des envahisseurs, on doit les décrire comme des pères, des mères qui veulent un futur pour leurs enfants. »

Plus que jamais, au cours de la prochaine décennie, notre façon de répondre aux défis migratoires, croit la présidente de MSF, en dira long sur notre humanité et nous définira en tant que civilisation.


 
7 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 21 décembre 2018 02 h 13

    Bravo!

    On a besoin de plus de personnes comme Joanne Liu et surtout de personnes qui partagent ses valeurs.

    • André Joyal - Inscrit 21 décembre 2018 08 h 34

      On devrait, en effet, cibler ce genre de personnes parmi ceux qui frappent à nos portes. Or, justement, hier, la Grande-Bretagne et l'Allemagne ont annoncé leur intention de cibler les migrants en fonction de leurs besoins. Espérons que parmi leurs cibles se trouveront des gens comme Joanne Liu.

    • Doan trang Phan - Abonnée 21 décembre 2018 11 h 11

      Je me réjouis à l’idée que les propos de Dr Liu rapportés par Isabelle Paré inspirent beaucoup d'entre nous pour garder l'espoir et avoir le courage à continuer notre contribution individuelle à la construction d'un monde plus humain - un monde où les échanges forcent l'adaptation des frontières géographiques et nationales.
      Le ciblage d'immigrants selon les besoins de la société d'accueil implique (1) des ressources pour permettre des procédures humaines de sélection – grand défi en situation de crise, et (2) une vision claire des besoins et aspirations de la société d'accueil, pas seulement à court terme, mais surtout à moyen et long terme.
      Un parallèle que je vois est l'adoption d'un enfant - un projet forcément de long terme impliquant des considérations de toutes les facettes de la vie familiale dont les enjeux économiques ou financiers n’en sont que partie. Ce parallèle m'est probablement venu en tête par le passage de mon frère et moi à 14 et 15 ans dans un camp de réfugiés en Indonésie. Le Canada priorisait alors l'accueil des enfants. J'ai retrouvé récemment l'agent de la GRC qui nous a "ciblés". À sa retraite, il a fondé avec deux enfants de son entourage l'organisme «2 Kids with love » (https://www.2kidswithlove.com/story.php) qui construit des écoles au Mexique. Pour moi, le Canada à travers Ben nous a acceptés autant avec le cœur que la tête.
      Dernier mot de partage. Une travailleuse humanitaire dont le nom m’échappe disait qu’elle accueille chaque immigrant en voyant l’enfant qu’il a déjà été.
      Joyeuses fêtes de fin d’année!

  • Gilles Théberge - Abonné 21 décembre 2018 09 h 57

    Madame la présidente sait-elle combien au juste d’immigrants on pourrait accueillir pour soulager la triste réalité des besoins de l’humanité....?

    Je ne sais pas si elle le sait, mais cela représente des centaines de millions d’individus.... Des centaines de millions... Et vous pensez que nous sommes capables d’intégrer des centaines de millions d’individus...

    Ne serait-il pas plus avantageux d’intervenir dans ces pays tiers pour non pas pour subjuguer les vagues migratoires, mais pour instaurer plus de justice dans ces pays que ces gens ne veulent pas quitter, mais qu’ils quittent malgré eux n’en pouvant plus...

    À part les pays en guerre où les gens sont chassés de leur demeure, il ya des situations inacceptables, qui pourraient le devenir pour peu que les gouvernements occidentaux acceptent de se salir les mains.

    Les migrants, représentent des centaines de millions... combien madame est-elle prête à en accueillir ?

  • Diane Éthier - Abonnée 21 décembre 2018 20 h 17

    Les ONG humanitaires sont contre le droit des Etats à contrôler leur immigation

    Les ONG humnanitaires sont à l 'origine d'une nouveau droit international à l'ONU qui privilégie les droits des individus et des minorités à l'encontre des droits des nations et des Etats. Elles sont en faveur d'une ouverture sans limite des frontières des Etats. Leur idéologie est inspirée par le néolibéralisme et le libertarisme. Elles sont largement à l'origine du nouveau Pacte mondial sur les migrations de l'ONU qui demande aux Etats de ne plus faire de distinction entre les immigrants économiques et les autres migrants qui franchissen illégalement leurs frontières en demandant le droit d'asile, alors qu'ils sont en fait des immigrants économiques. Auparavant dédiées à des missions strictement humanitaires, elles sont devenues des organisations qui défendent un projet politique auquel adhérent les élites libérales des pays occidentaux, mais qui va à l'encontre des aspirations des nations à conserver leur culture et leur identité.

    Diane Ethier

  • Loyola Leroux - Abonné 21 décembre 2018 22 h 38

    Madame Liu et le manque de médecin québécois

    Je suis toujours ambivalent face au travail de madame Liu.

    Alors que des Montréalais de l’est de la ville n’ont pas accès à un médecin de famille, que des femmes enceintes en Abitibi ou sur la Cote nord doivent faire plus de 100 km pour voir un médecin, je ne comprends pas pourquoi des médecins, formés au Québec, ne s’en occupent pas et partent pour l’autre bout du monde. Ne devrions-nous pas ramener le vieil adage chrétien ‘’Charité bien ordonnée commence par soi-même’’ ?

    Je reconnais que notre culture religieuse typiquement québécoise, qui tout au long du XIXe et du début du XXe siècles a envoyé des milliers de pères, frères, sœurs en Afrique, au Japon, en Amérique du Sud, etc. L’idéologie du christianisme triomphant les animait. Au lieu d’instruire les enfants de leur peuple, ces gens considéraient que les directives de Rome étaient supérieures aux besoins de leur propre patrie. Il me semblait que nous en étions sortis depuis la Révolution tranquille.

    Quelle idéologie anime madame Liu ? Elle utilise l’expression tres religieuse de ‘’l’humanitaire terrain sacré’’, pourquoi ne pas regarder la réalité en face et au lieu de demander a l’Occident d’accueillir des millions de réfugiés, pourquoi ne pas intervenir pour mettre de l’ordre dans ces pays ? Selon son expérience, combien de millions de migrants pouvons nous accueillir ? Auront-ils un médecin de famille ?

    Je l’appuierai le jour ou tous nos concitoyens auront accès à un médecin de famille. Pour moi, c’est une question de gros bon sens. J’avoue que cela est moins glorioleux.

  • Pierre Jasmin - Abonné 22 décembre 2018 08 h 31

    Respect

    Nous avons un immense respect pour Joanne Liu et un grand merci au Devoir pour lui avoir offert son écoute (trois journalistes et non les moindres!) et sa tribune.
    Les Artistes pour la Paix ont à plusieurs reprises exprimé leur admiration pour une femme qui n'a jamais eu la langue de bois et a su blâmer l'OTAN pour des bombardements sur deux hôpitaux des Médecins sans Frontières, alors que leur aviation avait leurs coordonnées bien enregistrées. Il y aura moins de réfugiés à accueillir quand nous cesserons d'investir dans l'OTAN et dans des chasseurs-bombardiers qui détruisent leurs maisons...