Nigeria - Victimes de milices chrétiennes, les musulmans lancent un ultimatum au président Obasanjo

Kano — Le massacre de centaines de musulmans commis par des milices chrétiennes le 2 mai, à Yelwa (centre), a provoqué une onde de choc au sein de la communauté islamique, notamment à Kano (nord), où les chefs religieux ont lancé un ultimatum donnant sept jours au président Olusegun Obasanjo pour punir les coupables.

Une manifestation a rassemblé environ 10 000 personnes, hier, dans la grande ville du nord à majorité musulmane.

Dans la foule, des effigies du président américain, George W. Bush, du premier ministre israélien, Ariel Sharon, et de Joshua Dariye, gouverneur de l'État du Plateau, où se trouve Yelwa, ont été brûlées.

«Nous lançons ici un ultimatum de sept jours au président [Olusegun] Obasanjo pour prendre des mesures effectives et mettre fin à ces tueries, sinon il portera la responsabilité de tout ce qui pourrait arriver à l'issue de cet ultimatum», a déclaré Oumar Ibrahim Kabo, président du Conseil des oulémas, les docteurs de la foi.

«Le massacre de Shendam brûle le coeur de tous les musulmans», a lancé à la foule en colère M. Kabo, qui dirige également la Commission de l'État pour la charia, la loi islamique.

Les manifestants avaient d'abord prié, avant de se rendre au siège du gouverneur de l'État de Kano pour protester et demander que les milices chrétiennes qui ont perpétré l'attaque soient punies.

«Si ces tueries qui ont lieu dans le monde entier et au Nigeria visent à intimider les musulmans, nous voulons assurer les coupables que cela va seulement nous excéder», a déclaré Ibrahim Shekarau, le gouverneur de Kano, à la foule qui scandait «Allah Akhbar» [«Dieu est grand»].

«En tant que musulmans [...] nous sommes prêts à vivre en paix et à respecter la loi, mais si nos vies et notre honneur sont bafoués, nous sommes prêts à nous sacrifier pour les protéger», a-t-il ajouté.

Malgré l'ordre qu'il avait donné de ne pas s'en prendre «aux innocents», certains manifestants ont incendié cinq magasins chrétiens et des véhicules après la dispersion de la manifestation, a constaté un journaliste de l'AFP.

La petite minorité chrétienne qui vit à Kano a déjà été victime de violence dans le passé.

Le 2 mai, des membres de l'ethnie chrétienne des Taroks ont attaqué une collectivité musulmane à Yelwa, dans le comté de Shendam, dans le Plateau, une ville commerçante située à 300 km à l'est d'Abuja, la capitale fédérale du Nigeria.

Cette attaque, la troisième, a fait, selon un bilan officiel, de 200 à 300 morts, mais des témoins interrogés sur place par l'AFP et un responsable de la Croix-Rouge nigériane ont estimé à plus de 600 le nombre des victimes.

«Les musulmans sont fatigués de ces massacres perpétuels contre leurs frères dans ce pays», a indiqué M. Kabo, accusant le gouverneur Dariye de travailler avec les puissances occidentales, conduites par les États-Unis, pour exterminer les musulmans du Nigeria.

Depuis 2000, l'État de Kano a instauré la charia, comme onze autres États du nord du Nigeria.

Les Taroks sont principalement des agriculteurs sédentaires chrétiens, tandis que leurs rivaux, Haoussas et Fulanis, sont plus souvent des éleveurs, parfois nomades, dont les animaux sont susceptibles de menacer les récoltes. Les deux groupes revendiquent des droits ancestraux sur les terres du centre du pays et s'affrontent régulièrement.

Au Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique avec 130 millions d'habitants, on estime à 10 000 le nombre total des victimes de la violence interethnique depuis l'élection à la présidence de M. Obasanjo en 1999.

Une organisation de défense des droits de l'homme, Human Rights Watch (HRW), a accusé hier, dans un communiqué, les autorités nigérianes de négligence après ce massacre, estimant que «le gouvernement nigérian n'a pris aucune mesure pour [le] prévenir».

HRW «dénonce cet échec du gouvernement du Nigeria et des forces de sécurité, qui ont failli à leur mission. Des renforts de la police et de l'armée n'ont été envoyés à Yelwa qu'après la mort de centaines de personnes».