Une colère incrustée dans les gilets jaunes

Des manifestants portant leurs gilets jaunes ont occupé vendredi pendant quelques heures l’Hôtel de Région, à Lyon, sous la surveillance de policiers.
Photo: Jean-Philippe Ksiazek Agence France-Presse Des manifestants portant leurs gilets jaunes ont occupé vendredi pendant quelques heures l’Hôtel de Région, à Lyon, sous la surveillance de policiers.

Magasins barricadés, musées et monuments verrouillés, stations de métro fermées : la France est sur les dents. Après la flambée de violence de samedi dernier, les nouvelles manifestations des gilets jaunes prévues samedi à Paris et ailleurs dans l’Hexagone font craindre le pire.

Les appels au calme, le recul du gouvernement et une mobilisation massive de l’appareil sécuritaire n’y changeront rien. La grogne est profonde et la détermination des gilets jaunes, implacable. Ils seront des milliers à se faire voir et entendre samedi dans ce pays si souvent soumis aux mouvements de la rue. Mais cette fois, la classe politique semble réellement déstabilisée.

« Ce mouvement s’attaque à Emmanuel Macron, mais il échappe complètement aux autres grands partis politiques », analyse Frédéric Mérand, professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM). Même les syndicats sont mis en échec.

Les gilets jaunes expriment un « rejet de toutes les élites politiques et du principe même de représentation politique », poursuit-il. « C’est rare qu’on entende une critique aussi forte. »

Une colère qui est bien ancrée, incrustée dans le quotidien de ces gilets jaunes, des Français des classes moyenne et populaire, pris à la gorge, qui dénoncent la politique fiscale et sociale du gouvernement. Un mouvement disparate, une nébuleuse, qui glisse entre les doigts du pouvoir qui tente tant bien que mal de mâter la bête.

Le gouvernement a bien fait une concession cette semaine, acceptant de suspendre puis d’annuler la nouvelle taxe sur le carburant, celle-là même qui avait mis le feu aux poudres. Mais loin d’apaiser la rixe, ce chassé-croisé du gouvernement n’a fait que confirmer la ténacité des gilets jaunes, un nom inspiré des vestes fluorescentes que tout automobiliste français doit garder dans son véhicule.

Un dispositif sans précédent

Dénué de têtes dirigeantes et de porte-parole officiels, le mouvement évolue de manière sinueuse et inattendue, faisant son chemin sur les réseaux sociaux et devenant le creuset de toutes les luttes.

Au cours des derniers jours, il a gagné les agriculteurs et les lycéens.

« La sociologie des gilets jaunes et leurs revendications politiques ressemblent beaucoup à celles des électeurs de Trump ou de ceux et celles qui ont voté pour le Brexit, souligne Frédéric Mérand. Ce sont des gens dépolitisés ou politisés à droite qui ont des arguments anti-système et anti-élite. »

Pour faire face « au monstre qui a échappé à ses géniteurs », selon les termes du ministre français de l’Intérieur, Christophe Castaner, des véhicules blindés seront déployés à Paris samedi aux côtés de quelque 89 000 policiers et gendarmes disséminés à la grandeur du pays. Un dispositif « sans précédent », selon le directeur général de la gendarmerie nationale, Richard Lizurey.

Plusieurs pays ont d’ailleurs appelé leurs ressortissants en France à la plus grande prudence.

Selon le gouvernement, ce déploiement vise à éviter les scènes de guérilla urbaine de samedi dernier. Déchaînés face à des policiers manifestement mal préparés, des casseurs ont embrasé Paris, allumant quelque 250 feux et incendiant 6 bâtiments. Des barricades ont été érigées sous des nuages de gaz lacrymogènes, donnant des allures insurrectionnelles à ce mouvement né il y a quelques semaines à peine.

Une violence « théâtralisée » qui est instrumentalisée tant par une certaine frange des gilets jaunes — qui y gagne en visibilité médiatique et en efficacité politique — que par le pouvoir en place.

« Le président Emmanuel Macron et le premier ministre Édouard Philippe mettent aussi ça en scène [la violence], estime Frédéric Mérand. Leur stratégie, c’est de diviser les agitateurs — ceux qui remettent en question les fondations de l’État de droit — de la vaste majorité des Français qui appuient le mouvement, mais qui ont un rapport plus ambivalent à la violence. »

Une faction des gilets jaunes a d’ailleurs appelé les Français à renoncer à la manifestation de samedi. Six membres de ce collectif ont été reçus vendredi soir à Matignon par le premier ministre Édouard Philippe.

Pour « ne pas mettre de l’huile sur le feu », le président Emmanuel Macron a fait savoir qu’il ne prendra publiquement la parole que la semaine prochaine. « Président des riches » aux yeux des gilets jaunes, l’ancien banquier cristallise le ressentiment populaire.

« Son mépris et son arrogance servent beaucoup les gilets jaunes », croit Frédéric Mérand. N’est-ce pas lui qui, en septembre, avait assuré à un chômeur qu’il ne peut être plus simple de se trouver un emploi ? « Je traverse la rue et je vous en trouve un », lui avait-il lancé.

Après cette nouvelle journée d’agitation, bien malin qui parviendra à prédire l’issue de cette crise. Les gilets jaunes auront-ils la tête du « roi » Macron ? Ou l’Élysée parviendra-t-il à fragmenter le mouvement, laissant les gilets jaunes s’entre-déchirer pour ne devenir qu’un mauvais souvenir ? « Comme pour tous les mouvements sociaux, ça peut aller en crescendo, s’essouffler progressivement ou finir en violence traumatisante. Mais on ne peut jamais le prévoir », relève Frédéric Mérand.

Avec l’Agence France-Presse

10 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 8 décembre 2018 05 h 59

    COMME POUR LES CARRÉES ROUGES AVEC LE PM JEAN CHAREST...

    ... le pouvoir « sort » sa police d'État.
    Non, les institutions « étatiques » ne sont pas neutres, elles sont des outils idéologiques.
    C'est dans les moments de remise en question des décisions et actions du pouvoir qu'on le réalise.

  • Denis Paquette - Abonné 8 décembre 2018 06 h 02

    et oui le monde est ainsi fait

    les francais n'endureront pas longtemps l'égémonie des nanties , car ils se rendent bien compte que la finance est en train de remplacer les armes, ils savent bien qu'il n'y a pas mille et une facon de se débarasser de ces gens , la question que je me pose le monde pourrait-il exister sans ces gens , la puissance n'est elle pas fruit de dominants près a tout pour exister ,pensons seulement a L'Arabie saoudienne ou a la Chine ou meme a Trump, l'histoire du monde n'a-telle pas toujours été le fruit de dominations, le monde pourrait-il exister sans les dominants, je ne pense pas car il est ainsi fait

  • Roxane Bertrand - Abonnée 8 décembre 2018 07 h 11

    L’histoire s’écrit par les vainqueurs

    Cette taxe sur le carbone rappelle cependant la brioche que Marie-Antoinette avait suggéré au peuple de manger lorsque celui-ci n’avait plus de pain.

    Cela fait près de quarante ans que la classe moyenne s’effrite, cette révolte/révolution était atttendu.

  • André Joyal - Abonné 8 décembre 2018 07 h 30

    À 7:00 (HE) 31 000 manifestants à travers l'Hexagone

    Pour suivre en direct je conseille France Info. Les observations de Frédéric Mérand me paraissent assez justes.
    Alors que faire? « Le piège à cons» de 68? Des élections? Quelles seraient les options pour le peuple d'en bas? Aucune.
    Il reste aux protestataires à s'organiser pour savoir comment voter aux prochaines élections. LePen et Mélenchon ne font, bien sûr, pas
    des solutions. En attendant, les Trump, Bolsonaro, les Brexiters et Ford de ce monde se frottent les mains. Pas sortis de l'auberge nos cousins.

  • Germain Dallaire - Abonné 8 décembre 2018 08 h 10

    À ne pas prendre à la légère

    Ce mouvement en a déjà surpris plusieurs et continuera de le faire. À mon avis, il pourrait dépasser mai 68 au niveau des conséquence.Il est le résultat de trois décennies de politiques néo-libérales.Une des caractéristiques de ces politiques:diminuer le nombre de paliers d'impots et surtout les remplacer par des taxes. On passe du progressif au régressif. À cet égard, la France est exemplaire. Les revenus de l'état français provenant des taxes sont deux fois plus importants que ceux originaires de l'impot. Le nombre de paliers d'imposition est réduit est cinq. Les taxes, on les paie à tous les jours et elles sont indexées au prix des biens. À long terme, ça use. C'est ce ras le bol qui est clairement exprimé par les gilets jaunes. Ce mouvement, il est important de le rappeler, est appuyé par le trois quarts des français. Si la France est coupée en deux, ce n'est sûrement en parties égales... La macronnie est déjà aux abois et on peut déjà dire qu'elle va en sortir très amochée si elle s'en sort. C'est une bonne nouvelle pour tous les peuples qui cherchent à retrouver une démocratie qui est, depuis des lunes, kidnappée par la mondialisation, la haute finance et les multinationales.
    Germain Dallaire
    abonné