Rumsfeld refuse de partir

Donald Rumsfeld
Photo: Agence Reuters Donald Rumsfeld

Washington — Le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, a présenté hier ses excuses «les plus profondes» et annoncé qu'il assumait toutes ses responsabilités lors de son audition devant le Congrès dans l'affaire des sévices infligés aux détenus irakiens par l'armée américaine. Mais il a ajouté qu'il ne démissionnerait pas, malgré les pressions, purement politiques selon lui, de certains de ses adversaires.

«Ces derniers jours, on a beaucoup débattu pour savoir qui porte la responsabilité de ces terribles agissements qui ont eu lieu à Abou Ghraib. Ces événements se sont déroulés sous ma responsabilité et, en tant que secrétaire à la Défense, je suis comptable de ces actes et j'en prends la pleine responsabilité, a déclaré Rumsfeld. Pour ces Irakiens qui ont été maltraités par des membres des forces armées américaines, je présente mes excuses les plus profondes.»

L'audition, retransmise en direct aux États-Unis mais également par les chaînes de télévision arabes, pourrait avoir de très importantes conséquences pour l'avenir politique de Rumsfeld et, plus largement, pour celui du président George W. Bush en pleine année électorale.

Une commission spéciale va être mise sur pied pour enquêter sur ces cas de sévices, perpétrés principalement dans la prison Abou Ghraib, proche de Bagdad, et des compensations vont être offertes aux victimes des mauvais traitements, a annoncé Rumsfeld.

Plusieurs responsables démocrates, dont John Kerry, qui devrait affronter Bush en novembre lors de la présidentielle, ont demandé sa démission. Mais le président a fait savoir qu'il conservait toute sa confiance en son secrétaire à la Défense.

«Je n'ai pas pris conscience de l'importance de soumettre une affaire d'une telle gravité au plus haut niveau, y compris au président et aux membres du Congrès», a reconnu, contrit, le ministre, avant d'être interrompu par une dizaine de manifestants criant «Virez Rumsfeld!».

Prié par la sénatrice républicaine de Caroline du Sud Lindsey Graham de répondre à ceux qui réclament sa démission, Rumsfeld a écarté cette hypothèse: «La question est de savoir [...] si je peux ou non être efficace. Il est inutile de dire que, si j'avais l'impression de ne pas pouvoir l'être, je démissionnerais dans la minute. Je ne vais pas démissionner simplement parce que certaines personnes essaient d'exploiter cette affaire politiquement.»

Il a en revanche affirmé que détruire la prison Abou Ghraib, utilisée du temps de Saddam Hussein comme centre de torture, pourrait «ne pas être une mauvaise idée».

«Il y a beaucoup d'autres photos et vidéos qui existent, a par ailleurs reconnu M. Rumsfeld. Si elles sont rendues publiques, bien sûr cela va rendre les choses bien pires, a-t-il ajouté. C'est un fait. Je les ai regardées hier soir [jeudi] et elles montrent une réalité qui est difficile à croire.»

Avertissant que le pire du scandale était peut-être à venir, la sénatrice Graham a dit qu'elle serait «très déçue si les seules personnes poursuivies étaient des sergents et de simples soldats».

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a indiqué hier que les mauvais traitements dans les prisons américaines en Irak étaient «assimilables à des tortures» et érigés en un «vaste système».

Pierre Kraehenbül, directeur des opérations du CICR, a précisé que les constatations du CICR ne se limitaient pas à la prison d'Abou Ghraib, près de Bagdad, où ont été prises les photos des mauvais traitements infligés aux prisonniers irakiens.

«Il est manifeste que nos observations ne nous autorisent pas à conclure que ce que nous constatons dans le cas d'Abou Ghraib était des actes isolés de la part de membres particuliers des forces de la coalition, a-t-il estimé. Ce que nous avons décrit correspond à un modèle, à un vaste système.»

Le CICR a visité l'immense prison d'Abou Ghraib toutes les cinq à six semaines depuis août dernier, rencontrant chaque fois plusieurs dizaines de prisonniers dans le cadre d'entretiens privés.

M. Kraehenbül a précisé que le CICR avait transmis à Washington ses inquiétudes au sujet des prisons irakiennes. Depuis lors, des améliorations ont été constatées dans certains domaines, «mais pas dans tous les domaines», a-t-il ajouté sans autre précision.

Le responsable de la Croix-Rouge a indiqué que certains de ses collègues avaient fait part de leurs constatations le 26 février à l'administrateur civil américain en Irak, Paul Bremer, et au chef des forces américaines, le général Ricardo Sanchez. Mais le CICR avait alerté la coalition dès l'entrée des forces anglo-américaines en Irak en mars 2003.

«Les observations contenues dans ce rapport avaient été discutées auparavant avec plusieurs échelons des forces de la coalition et à plusieurs reprises entre mars et novembre 2003», a rapporté M. Kraehenbül.

Il a par ailleurs révélé qu'il avait fait part aux autorités britanniques d'«inquétudes et de recommandations» à propos du sort des prisonniers détenus par le Royaume-Uni en Irak, mais sans préciser sur quels points précis portaient ces inquiétudes.

Le CICR, gardien des conventions de Genève sur le respect des droits des prisonniers et des populations occupées, se refusait jusqu'à présent à révéler le contenu des rapports qu'il adressait après chacune de ses visites aux responsables des prisons ainsi qu'aux autorités civiles et militaires à Washington.

Mais le comité s'est décidé à en dire plus à la suite de la publication dans le Wall Street Journal d'extraits d'un de ses rapports, adressé en janvier dernier aux autorités de la coalition.

Amnesty International, de son côté, a demandé au président George W. Bush l'ouverture d'une enquête sur d'éventuels «crimes de guerre» en Irak, débouchant le cas échéant sur des sanctions «au plus haut niveau».

Le sénateur républicain de Virginie, John Warner, président de la commission des forces armées du Sénat, a estimé que les exactions commises par les soldats, et relayées par des photos diffusées dans la presse, étaient les plus graves actes de mauvaise conduite de militaires qu'il ait vus dans sa longue carrière.

Carl Levin, un démocrate du Michigan, a de son côté dénoncé des actes «dépravés et ignobles». Il a expliqué que le Congrès avait besoin de connaître le niveau auquel ces agissements étaient connus dans la chaîne de commandement et de savoir s'ils répondaient à une politique concertée et décidée en haut rang d'intimidation des suspects avant les interrogatoires.

Le sénateur démocrate du Massachusetts, Edward Kennedy, a accusé Rumsfeld de mépris à l'égard de la convention de Genève sur les droits des prisonniers. Il lui a demandé pendant combien de temps il avait tenu ces informations secrètes après avoir eu connaissance des sévices.

Rumsfeld a répondu que l'armée américaine avait rendu publiques ces accusations contre ses soldats dès qu'elle en avait eu connaissance. L'armée «n'a rien caché. Elle les a exposées au monde entier».

Jusqu'à présent, six personnes ont été inculpées et six militaires ont reçu des blâmes. Rumsfeld a plusieurs fois affirmé qu'il n'avait pas pris conscience de la portée de ces violations avant de voir les photographies.

Le scandale a éclaté la semaine dernière avec la diffusion de photographies de militaires américains posant en souriant devant des prisonniers nus.

Jeudi et hier, plusieurs journaux américains, dont le New York Times et le Boston Globe, ont demandé dans des éditoriaux la démission de Rumsfeld.