Bush survivra-t-il au scandale?

Photo: Agence Reuters

Survivra, survivra pas? Le ciel est tombé cette semaine sur la tête du président George W. Bush, photo après photo, sous le poids du scandale très salissant des sévices et des humiliations infligés à des prisonniers irakiens par leurs geôliers américains de la prison bagdadi d'Abou Ghraib.

L'histoire retiendra peut-être que ces derniers jours furent déterminants pour sa présidence. L'horizon de la présidentielle de novembre se rétrécissant, la conjoncture risque dans l'intervalle de rendre la côte très difficile à remonter pour le président sortant, disent des experts comme Louis Balthazar, de l'observatoire sur les États-Unis, à l'UQAM. Les sondages montrent l'opinion publique américaine de plus en plus perplexe à son égard. Plusieurs font maintenant passer sa cote d'approbation sous les 50 %, le résultat d'une lente dégringolade amorcée à partir des sommets de popularité qu'il a atteints au début de 2002.

Dans l'immédiat, c'est la survie de Donald Rumsfeld qui est en jeu, accusé d'avoir laissé faire et montré du doigt pour avoir omis d'informer le président et le Congrès du rapport du général Antonio Taguba achevé fin février sur les sévices commis sous une forme «systémique» dans les prisons irakiennes. Son sort était hier entre les mains du comité des services armés du Congrès, devant lequel il est allé faire son mea-culpa et prendre sur lui «toute la responsabilité» des dérapages (voir autre texte).

Officiellement furieux d'avoir pris connaissance de la gravité de la situation en regardant la télévision, M. Bush a fait savoir mercredi aux médias qu'il était en colère contre Rumsfeld. Ce qui ne l'a pas empêché, du même souffle, de réitérer sa confiance en son architecte en chef de la guerre d'Irak. Ce qui est de l'ordre de la contradiction... et de la stratégie politique. Des républicains proches de la Maison-Blanche pensent que le président a rendu publique son admonestation de M. Rumsfeld pour calmer les critiques, du moins pour l'instant, mais d'une façon qui n'exclut pas un congédiement si les choses venaient à l'exiger. Difficile toutefois d'imaginer que le président évince son puissant secrétaire à la Défense alors que 140 000 soldats américains sont déployés en Irak. Un renvoi ou une démission serait nécessairement interprété comme un percutant aveu d'échec de la part d'une présidence qui a mis tous ses oeufs dans la guerre d'Irak. Washington n'en bourdonne pas moins de spéculations sur les chances de survie de M. Rumsfeld. Flairant une proie, des démocrates, y compris le candidat à la présidence John Kerry, ont commencé à réclamer sa tête.

Le scandale est également venu, encore une fois, révéler les profondes rivalités qui ont dressé l'un contre l'autre le Pentagone de M. Rumsfeld et le département d'État de Colin Powell. Comme pour dédouaner le département d'État, l'un de ses représentants a déclaré au Washington Post que le secrétaire d'État Colin Powell avait à plusieurs reprises, au cours des derniers mois, fait pression sur le Pentagone afin que celui-ci «libère le plus de détenus possible [on évalue à 8000 le nombre de détenus dans les prisons irakiennes] et s'assure que ceux qui sont en détention sont traités correctement». Rien n'a apparemment vraiment changé.

D'autres tuiles sont tombées cette semaine qui précarisent la Maison-Blanche, alors que sur le terrain en Irak les forces coalisées peinent toujours à établir leur autorité: la flambée des prix du pétrole, ce que l'électeur américain risque de trouver déplaisant; un article à paraître dans la prochaine édition de la revue QG, dans lequel des proches et des amis de M. Powell le disent épuisé et désabusé face aux conflits au sein de l'administration Bush; et la sortie exceptionnelle d'une soixantaine d'anciens diplomates américains qui ont critiqué sévèrement mardi dans une lettre à M. Bush la politique de la Maison-Blanche au Proche-Orient, en particulier son alignement sur le premier ministre israélien Ariel Sharon. Tout cela sur fond de commission d'enquête sur le 11 septembre 2001, qui a fait planer au cours des derniers mois des doutes sur le niveau de vigilance déployé par la Maison-Blanche face à l'éventualité d'attentats.Plus fondamentalement, le scandale des sévices, sinon des tortures, qui a surgi après la diffusion le 28 avril de photos de prisonniers nus à l'émission 60 Minutes de CBS, est en éclatante contradiction avec les prétentions de démocratisation et de respect des droits de l'homme avancées par la Maison-Blanche, dans sa lutte du bien contre le mal, pour justifier la guerre d'Irak et le renversement de Saddam Hussein. «Par ce scandale, Bush est touché au coeur de son idéal de démocratisation», affirme M. Balthazar, qui ne croit absolument pas que les «regrets» exprimés mercredi pour ces «gestes odieux» par le président au cours d'entrevues à des télés arabes, puis ses excuses formulées le lendemain, parviendront à alléger le sentiment antiaméricain qui prévaut dans le monde arabe. Tant est qu'il se soucie, ajoute cet expert, de l'opinion de gens qui, après tout, ne voteront pas en novembre.

Le président égyptien, Hosni Moubarak, déclarait récemment qu'il n'avait jamais connu une telle détestation des États-Unis dans la région. M. Balthazar abonde en ce sens et rappelle: «Bush père s'était fait demander pourquoi il n'était pas allé jusqu'à Bagdad en 1991 et avait répondu en substance qu'il en redoutait les conséquences. Le fils a fait le geste, et a peut-être eu le sentiment d'avoir surpassé le père, mais il en paie aujourd'hui le prix.»

Pour Shibley Telhami, professeur à l'université de Maryland, «le problème de crédibilité est énorme» et «cet épisode ne fait que reconfirmer dans l'esprit des gens leur opinion au sujet des États-Unis». En d'autres termes, ce qui se passe à Abou Ghraib vient, sans jeu de mots, «mettre à nu» la position américaine dans le monde arabe. Si bien que, selon M. Telhami, interviewé cette semaine sur PBS, les promesses d'enquête américaines n'y changeront pas grand-chose: «Cela a à voir avec la politique étrangère américaine dans son ensemble, la question israélo-palestinienne, le soutien à des régimes autoritaires. Le scandale des prisonniers n'est qu'un symptôme du problème.» Symptôme d'autant plus grave, ajoutait son collègue Fouad Ajami, de l'université John Hopkins, que «certains de ceux qui sont choqués par l'affaire d'Abou Ghraib n'ont jamais dit un mot, au Caire, à Naplouse et à Amman, contre ce qu'a fait Saddam au peuple irakien, aux chiites et aux Kurdes».

Quel avenir pour le président Bush? Face à la tempête, il a prié jeudi soir à la Maison-Blanche avec des leaders évangélistes — ses électeurs préférés — à l'occasion de la Journée nationale de la prière. Devant le comité hier, M. Rumsfeld a déclaré que plusieurs autres photos, dont on ne sait trop comment elles ont circulé et ont été rendues publiques, n'avaient pas encore été diffusées.