Moqtada Sadr mène la prière sous le nez de la coalition

Les Américains veulent le capturer, «mort ou vif».
Photo: Agence Reuters Les Américains veulent le capturer, «mort ou vif».

Najaf — Dès l'aube, les fidèles se massent sur l'esplanade de la mosquée de Koufa, descendus des banlieues populaires de Bagdad, montés des faubourgs déshérités de Nasiriya. Beaucoup ont apporté leurs fusils.

Des autobus aux vitres tapissées des portraits de Moqtada Sadr se déverse une cohorte bruyante que des centaines de miliciens lourdement armés canalisent. Pour rien au monde les disciples du jeune trublion chiite n'auraient voulu manquer la grande prière du vendredi sous la menée de leur gourou. Surgit un convoi de limousines aux vitres fumées. Une clameur monte. «Notre sang, notre âme, nous les donnerons pour toi, Moqtada!»

Si les plus hautes autorités américaines en Irak ont ordonné la capture «mort ou vif» de Moqtada Sadr, elles ne semblent pas pressées de mettre leur menace à exécution. Pour venir délivrer son prêche incendiaire contre la coalition, l'imam radical est passé sans coup férir devant une base américaine. Et, fort opportunément, tous les barrages sur les routes d'accès à Koufa avaient été levés au matin.

Nouvelle stratégie

Échaudés par l'échec de leur assaut sur la ville de Fallouja, les généraux américains essaient une nouvelle stratégie pour tenter de réduire la révolte de l'Armée du Madhi. Leur idée consiste à éviter de livrer une bataille frontale qui risquerait d'enflammer toute la communauté chiite. Car si les partisans de Moqtada Sadr sont beaucoup moins aguerris que les résistants sunnites, ils ont toutefois pris soin de se retrancher dans les principaux lieux saints du chiisme, les mausolées de Najaf, Kerbala et Koufa. Toute intervention brutale d'armées étrangères dans ces mosquées pourrait déclencher un ouragan.

Les ayatollahs modérés de la Marjaya, la plus haute instance religieuse en Irak, ont d'ailleurs renouvelé une mise en garde à la coalition, menaçant d'un recours à des «moyens radicaux si elle dépassait la ligne rouge». Les troupes américaines se sont donc lancées dans une opération de grignotage des positions de la milice de Moqtada Sadr. Au prétexte de la nomination d'un nouveau gouverneur pour Najaf et Koufa, ses soldats ont repris le contrôle des bâtiments administratifs situés entre les deux villes, jeudi soir, provoquant de violents affrontements avec l'Armée du Madhi. L'état-major américain assure avoir éliminé une quarantaine de rebelles, ce que nient farouchement les chefs de la milice. De nouvelles escarmouches, hier soir, auraient fait une douzaine de victimes. «C'est un peu comme si on avait mené une opération dans les faubourgs de Rome, mais on est encore loin du Vatican», souligne un gradé.

«La Marjaya n'intervient pas dans ces problèmes. Tous ces événements se sont passés sans notre accord et sans que nous soyons consultés», commente, sibyllin, un représentant du grand ayatollah Ali Sistani, qui ne semble toutefois pas mécontent de voir les trublions remis au pas.

Base naturelle du clergé chiite, les commerçants du bazar commencent à trouver coûteuses les gesticulations de Sadr. «Après la chute du régime de Saddam Hussein, Najaf avait retrouvé sa stabilité et sa prospérité, explique l'ayatollah Muhammad Hussein al-Hakim. Les troupes étrangères respectaient la sainteté des lieux. Jamais elles ne s'approchaient des mausolées, pas plus qu'elles ne gênaient la venue des pèlerins. Aujourd'hui, la sécurité est précaire, l'économie s'effondre et la situation risque d'empirer.» Pour mieux enfoncer le clou, le cheik Sadreddine al-Koubbani, lors de son prêche dans la mosquée de l'imam Ali, à Koufa, a appelé les partisans de Moqtada Sadr «à écouter le conseil des sages» et à quitter la ville sainte.

Chiites et sunnites réunis à Bagdad

Par ailleurs, des milliers de chiites se sont joints hier à des sunnites pour une prière dans la mosquée Abou Hanifa à Bagdad, voulue comme l'expression de l'unité irakienne face à l'occupation américaine et marquée par un appel à la défense des villes saintes lancé par un proche de Moqtada Sadr.

«Nous sommes ici sur ordre de Sayyed Moqtada Sadr», a déclaré dans son prêche cheik Abdel Hadi Darraji, l'un des adjoints du chef chiite, devant les milliers de fidèles réunis dans la mosquée sunnite Abou Hanifa. «Les forces du mal ne réussiront pas à dissoudre l'unité des musulmans, a-t-il dit. L'ennemi est venu semer la discorde mais il n'a pas réussi car l'islam n'est qu'un.»

«Si Moqtada Sadr est agressé, ce sera le départ d'une riposte de tous les honnêtes gens de toutes les régions de l'Irak», a-t-il averti.

Prudent, l'imam sunnite, cheik Ahmad Samourraï, n'a pas évoqué directement le bras de fer entre Moqtada Sadr et les forces de la coalition, insistant sur l'unité des musulmans. «Cette prière est la preuve de l'unité entre les sunnites et les chiites et de l'échec des pêcheurs en eaux troubles», a-t-il dit dans une allusion aux extrémistes des deux principales communautés musulmanes du pays.

Un dignitaire chiite a demandé aux miliciens radicaux de quitter la ville sainte de Najaf dans le premier appel public du genre aux partisans de Moqtada Sadr, que la coalition accuse d'avoir pris les habitants de la ville en otages.

Avec l'Agence France-Presse