Armes nucléaires: un retrait qui n’augure rien de bon

Défilé militaire du Jour de la Victoire en mai dernier, sur la place Rouge, à Moscou
Photo: Kirill Kudryavtsev Agence France-Presse Défilé militaire du Jour de la Victoire en mai dernier, sur la place Rouge, à Moscou

Le retrait des États-Unis de l’un des plus importants traités de contrôle des armes nucléaires initie ce qui pourrait être une dangereuse déconstruction des accords en place, constatent des spécialistes au lendemain de l’annonce de Donald Trump.

Samedi, le chef d’État américain avait déclaré que son pays quitterait bientôt le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), qui interdit le déploiement de missiles balistiques lancés depuis le sol dont la portée se situe entre 500 et 5500 km. Donald Trump estime que Moscou ne respecte pas le traité avec ses missiles 9M729, développés et testés au cours des dernières années, dont la portée serait trop longue.

« Nous n’allons pas laisser [les Russes] violer l’accord nucléaire et fabriquer des armes alors que nous n’y sommes pas autorisés. Nous, nous sommes restés dans l’accord et avons honoré l’accord », a martelé Donald Trump lors d’une conférence de presse, samedi.

En 1987, le traité FNI avait mis un terme à la crise déclenchée par le déploiement des missiles SS-20 soviétiques à têtes nucléaires ciblant les capitales européennes, auquel les États-Unis avaient opposé des missiles Pershing II en Allemagne de l’Ouest.

Mikhaïl Gorbatchev, à l’origine de la signature de cet important traité de désarmement, a dénoncé dimanche le « manque de sagesse » du président américain actuel, appelant « tous ceux qui chérissent un monde sans armes nucléaires » à convaincre Washington de revenir sur sa décision, afin de « préserver la vie sur Terre ».

De la poudre aux yeux

Si la mesure annoncée par Trump avait pour objectif de régler le problème posé par les missiles 9M729, c’est raté, pense Charles-Philippe David, président de l’Observatoire sur les États-Unis et fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand. « Globalement, cette décision prise par Trump est complètement contre-productive. Non seulement elle ne solutionne pas les irritants causés depuis quatre ans par la Russie […], elle risque en fait d’aggraver le problème, voire de relancer la course aux armements », explique-t-il par courriel.

« C’est le même genre de politique que celle menée lors de la renégociation d’accords commerciaux, comme l’ALENA, où les intérêts américains priment sur tout », analyse quant à lui Michel Fortmann, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, lors d’un entretien téléphonique avec Le Devoir. « Je ne pense pas que le président comprenne l’importance de ce traité, ça semble le dépasser complètement », ajoute-t-il.

« Trump lance de la poudre aux yeux pour faire croire qu’il est un président « gagnant », contrairement à Obama », renchérit Charles-Philippe David. Selon lui, le chef d’État veut toujours donner l’impression à son électorat qu’il va chercher des bons « deals » pour les États-Unis, même si « c’est complètement faux ».

Quel avenir pour New START ?

Dès vendredi, le quotidien britannique The Guardian, citant des sources proches du dossier, révélait que le conseiller de la Maison-Blanche à la Sécurité nationale, John Bolton, faisait pression sur Donald Trump pour que les États-Unis abandonnent le traité FNI.

Dans la foulée de l’annonce du retrait, M. Bolton serait d’ailleurs arrivé dimanche après-midi à Moscou, selon la presse gouvernementale russe. Il doit rencontrer lundi et mardi plusieurs responsables politiques, à commencer par le ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, en préparation à une éventuelle rencontre entre M. Trump et le président russe, Vladimir Poutine, qui pourrait avoir lieu d’ici la fin de l’année.

Depuis les dernières années, John Bolton s’est farouchement opposé aux accords nucléaires, à l’instar d’une importante proportion d’élus républicains. Selon The Guardian, M. Bolton s’efforce de bloquer toute négociation pour une extension du traité New START sur les missiles stratégiques, qui arrivera à échéance en 2021.

Car si les missiles de courte et moyenne portées dépendent du traité FNI, les missiles intercontinentaux sont encadrés par les traités START (1994 à 2009) et New START (depuis 2011) de réduction des armes stratégiques.

Pour Charles-Philippe David, l’abandon du traité FNI nous « prédispose à accepter la prochaine décision encore plus grave que ce gouvernement nous réserve, soit l’abandon et la non-prolongation du traité New START ». Un avis partagé par Michel Fortmann, qui souligne que si le traité FNI est bel et bien déchiré, l’accord New START deviendra le dernier édifice de l’architecture diplomatique russo-américaine qui limite le déploiement d’armes nucléaires. « C’est vraiment épeurant », s’inquiète M. Fortmann.

En février dernier, les États-Unis avaient dévoilé leur intention de rebâtir un arsenal nucléaire de courte portée dans le rapport Nuclear Posture Review 2018.

Selon Charles-Philippe David, Washington prévoit d’investir 2500 milliards de dollars dans la modernisation des arsenaux nucléaires au cours des 20 prochaines années.

Avec l'Agence France-Presse