Du roman d’espionnage au film d’épouvante

Mercredi, la police turque a fouillé le consulat saoudien à Istanbul.
Photo: Yasin Akgul Agence France-Presse Mercredi, la police turque a fouillé le consulat saoudien à Istanbul.

Le quotidien progouvernemental turc Yeni Safak, réputé pour son soutien au président Erdogan et son peu de crédibilité professionnelle, a gagné ces derniers jours une audience internationale. Le journal est l’un des principaux relais des services turcs, qui multiplient les fuites, documents audio et vidéo à l’appui, sur l’affaire Khashoggi. Le récit des horreurs subies par le journaliste opposant disparu au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul le 2 octobre ferait pâlir les plus grands metteurs en scène de films d’espionnage ou d’épouvante.

Décapité

Sur la base d’un enregistrement sonore auquel il a eu accès, le journal turc raconte comment Jamal Khashoggi a été torturé pendant un interrogatoire mené par des agents saoudiens à l’intérieur du consulat. Il aurait d’abord eu les doigts coupés, un châtiment symbolique touchant les mains qui tiennent la plume pour critiquer les autorités saoudiennes. Le journaliste aurait ensuite été décapité, avant que son corps soit démembré par des mains expertes. Salah Mohammed al-Tubaigy, identifié comme le responsable de la médecine légale au département saoudien de la Sécurité générale, aurait procédé au découpage sur la table du bureau du consul. L’opération aurait duré sept minutes.

La voix du consul saoudien Mohammed al-Otaibi serait audible sur l’un des enregistrements. « Faites ça dehors, vous allez m’attirer des problèmes », aurait-il dit. Ce à quoi un individu non identifié lui aurait répondu : « Si tu veux rester en vie quand tu reviens au royaume, tais-toi. » Une menace dont le consul, rapatrié précipitamment à Riyad mardi, a pu saisir le sérieux ces dernières heures. Car, selon une révélation du même Yeni Safak, un membre du commando saoudien chargé de liquider Khashoggi est mort jeudi à Riyad dans un accident de voiture. Mashal Saad al-Bostani, 31 ans, membre de la Force aérienne royale saoudienne, faisait partie de l’équipe de professionnels arrivés à Istanbul le 2 octobre au matin pour faire disparaître Jamal Khashoggi. Sur une vidéo diffusée par les services turcs à certains médias choisis, dont Al-Jazira, on peut suivre l’évolution des membres du commando à leur arrivée à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, puis à leur entrée au consulat, jusqu’à leur départ de l’hôtel Mövempick vers l’aéroport. À la tête de ce commando, Maher Abdulaziz Mutreb, un officier des services de sécurité proche du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) et présenté comme le chef de « l’équipe d’exécution ».

Mutreb peut être vu sur les images quittant l’hôtel muni d’une « grande valise » et accompagné d’un groupe d’homme. Il arrive quarante-cinq minutes plus tard à l’aéroport pour prendre un vol. Parmi les quinze hommes repérés par les services turcs comme appartenant au commando saoudien soupçonné de l’assassinat du journaliste, plusieurs ont été identifiés comme faisant partie de la garde rapprochée du puissant prince saoudien, dont certains qui l’accompagnaient lors de ses visites au printemps dernier à Londres et à Paris.

Obstination

Même si l’étau se resserre autour de MBS, soupçonné d’être le commanditaire de l’assassinat du journaliste qui s’opposait à sa politique, le prince persiste à vouloir nier toute implication de son pays dans la disparition. Il se refuse à accepter le scénario de sortie suggéré par Donald Trump, qui cherche à lui sauver la mise en accusant des « éléments incontrôlés » d’avoir commis le crime. Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, dépêché à Riyad pour rencontrer le roi Salmane et le prince héritier, est reparti bredouille. « Nous devons leur donner quelques jours de plus pour mener à bien les investigations afin que nous ayons une bonne compréhension des faits », a affirmé le chef de la diplomatie américaine de retour à Washington. L’obstination du Saoudien a également contrarié le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui avait montré sa bonne volonté après un appel du roi Salmane insistant sur les relations de « fraternité » turco-saoudiennes.

La colère des autorités turques de voir Riyad refuser la porte de sortie proposée par Washington est probablement à l’origine du déversement, ces deux derniers jours dans les médias, de nouvelles pièces à conviction sur le commando saoudien et les liens de plusieurs de ses membres avec MBS. Ces révélations pointant de plus en plus la responsabilité saoudienne ont provoqué des réactions plus fermes des gouvernements européens, restés jusque-là très mesurés. Les ministres de l’Économie français, britannique et allemand ont annoncé jeudi l’annulation de leur participation au grand forum des investisseurs à Riyad la semaine prochaine. « L’Arabie saoudite fait face à sa plus grande crise avec l’Occident depuis le 11 Septembre », a considéré un éditorialiste du Guardian à propos de l’affaire Khashoggi.

Riyad confirme que Khashoggi est bien mort au consulat d’Istanbul

L’Arabie saoudite a reconnu dans la nuit de vendredi à samedi que le journaliste saoudien Jamal Khashoggi avait été tué à l’intérieur de son consulat à Istanbul, a annoncé l’agence de presse officielle saoudienne SPA. « Les discussions entre Jamal Khashoggi et ceux qu’il a rencontrés au consulat du royaume à Istanbul […] ont débouché sur une rixe, ce qui a conduit à sa mort », a déclaré l’agence, citant le parquet. L’Arabie saoudite a annoncé simultanément le limogeage d’un haut responsable du renseignement. Un conseiller de haut rang à la cour royale a lui aussi été limogé, selon la même source. Les médias officiels ont également annoncé que le roi Salmane d’Arabie saoudite avait ordonné au prince héritier Mohammed ben Salmane, dit MBS, de restructurer les services de renseignement.