Après la rupture entre Moscou et Constantinople, la crainte d’un monde orthodoxe coupé en deux

Les orthodoxes en Ukraine sont divisés: une partie sont fidèles au patriarcat de Moscou et une autre se revendique d’un patriarcat de Kiev autoproclamé après l’indépendance du pays en 1991.
Photo: Igor Palkin / Moscow Patriarchate / AFP Les orthodoxes en Ukraine sont divisés: une partie sont fidèles au patriarcat de Moscou et une autre se revendique d’un patriarcat de Kiev autoproclamé après l’indépendance du pays en 1991.

Entre cris d’alarme et appels à l’unité, de nombreuses craintes ont émergé mardi au sein du monde orthodoxe au lendemain de l’annonce de la rupture des relations entre le puissant patriarcat de Moscou et l’historique patriarcat de Constantinople.

Lors d’une réunion extraordinaire à Minsk en Biélorussie, l’Église orthodoxe russe a décidé lundi de rompre tous ses liens avec sa rivale historique de Constantinople. Les prêtres et les fidèles de Moscou ne pourront plus participer à des offices en commun ou communier dans des églises du patriarcat de Constantinople.

Ces tensions étaient attendues après la reconnaissance la semaine dernière par Constantinople d’une Église indépendante en Ukraine, une décision qui met fin à 332 années de tutelle religieuse russe dans le pays et qui a provoqué l’ire de Moscou.

Les orthodoxes en Ukraine sont divisés : une partie sont fidèles au patriarcat de Moscou et une autre se revendique d’un patriarcat de Kiev autoproclamé après l’indépendance du pays en 1991 et qui n’était jusqu’alors reconnu par aucune autre Église orthodoxe dans le monde.

La rivalité entre ces deux Églises a été exacerbée par la crise russo-ukrainienne, marquée par l’annexion de la péninsule de Crimée en 2014 et par un conflit avec des séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine, qui a fait plus de 10 000 morts.

Réagissant à l’annonce de la rupture des liens entre Moscou et Constantinople, le président ukrainien Petro Porochenko a estimé que l’Église russe se dirigeait vers « l’auto-isolement et un conflit avec l’orthodoxie mondiale ».

De son côté, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s’est dit préoccupé par cette rupture et a dit espérer que les intérêts du patriarcat de Moscou seront « respectés » et que « la sagesse prévaudra ».

« Deux mondes orthodoxes antagonistes »

Au-delà de la question des relations turbulentes entre Moscou et Kiev, la rupture complète des liens entre Constantinople et Moscou pourrait menacer l’unité du monde orthodoxe, qui rassemble 250 millions de croyants à travers le monde.

Le quotidien russe RBK s’inquiétait ainsi mardi d’une possible « guerre des synodes », les assemblées des ecclésiastiques de chaque patriarcat reconnu comme indépendant.

Cité par RBK, l’expert russe Roman Lounkine a affirmé que la situation actuelle pourrait entraîner l’apparition « de deux mondes orthodoxes antagonistes », l’un fidèle à Moscou, qui revendique le plus grand nombre de croyants, et l’autre loyal à Constantinople, qui jouit d’une légitimité en tant que premier patriarcat de l’histoire.

Le quotidien Izvestia pointe, lui, la menace d’une « destruction de l’unité du monde orthodoxe » et considère la décision de Moscou comme l’un des « jours les plus sombres de l’histoire de l’orthodoxie ».

Izvestia rappelle les deux précédents grands schismes de la chrétienté, en 1054 entre orthodoxes et catholiques et en 1517 entre catholiques et protestants. Selon le journal russe, cette rupture pousse désormais « l’ensemble du monde orthodoxe à choisir » entre Constantinople et Moscou.

Comme d’autres médias russes, le quotidien gouvernemental Rossiskaïa Gazeta regrette que les fidèles russes ne puissent plus prier dans les monastères du mont Athos, en Grèce, un haut lieu du monachisme orthodoxe se trouvant sous la juridiction du patriarcat de Constantinople.

Réactions des patriarches

Le monde orthodoxe, qui compte une dizaine de patriarcats indépendants, était pour sa part partagé mardi entre réflexion et appels à l’unité.

« Nous ne sommes pas dans une logique de pour ou contre. Nous sommes pour l’unité de l’Église, l’harmonie, la responsabilité, la loyauté envers l’ordre canonique et contre tout ce qui divise et conduit au danger d’une rupture », a ainsi affirmé le patriarche serbe Irinée dans une entrevue.

Le patriarche serbe a néanmoins estimé que la reconnaissance d’une Église indépendante en Ukraine par Constantinople était « une décision qui mène à la rupture » et « qui ouvre de manière directe et sans ambiguïtés la possibilité de nouvelles divisions au sein d’autres Églises » dans le monde.

De son côté, le patriarcat de Géorgie a annoncé l’organisation prochaine d’un synode pour décider d’une position. L’Église finlandaise, dépendante du patriarcat de Constantinople, a dit espérer conserver ses liens avec Moscou malgré la rupture.

Interrogés par l’AFP, l’Église orthodoxe polonaise et le patriarcat de Bulgarie n’ont pas voulu se prononcer sur cette rupture tant qu’une décision officielle ne leur aura pas été communiquée.