Deux visions de la Francophonie au sommet d’Erevan

Le premier ministre désigné du Québec, François Legault, discute avec la ministre fédérale responsable de la Francophonie, Mélanie Joly, et la ministre des Affaires intergouvernementales du Nouveau-Brunswick, Hélène Bouchard (au centre).
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre désigné du Québec, François Legault, discute avec la ministre fédérale responsable de la Francophonie, Mélanie Joly, et la ministre des Affaires intergouvernementales du Nouveau-Brunswick, Hélène Bouchard (au centre).

Alors que plus d’une trentaine de chefs d’État et de gouvernement se posaient à Erevan, capitale de l’Arménie, le XVIIe Sommet de la Francophonie s’ouvrait jeudi matin dans une atmosphère où les tensions étaient palpables. Par métaphores interposées, les représentants des 54 pays membres ont assisté à un affrontement feutré entre deux visions de la Francophonie. Une première défendue par le président français, Emmanuel Macron, qui veut recentrer l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) sur ses missions essentielles, et une seconde exprimée par la secrétaire générale Michaëlle Jean, qui voit beaucoup plus l’OIF comme une organisation de défense des droits de la personne.

L’événement marquant aura certainement été le discours de plus de vingt minutes du président français qui propose de « réinventer notre Francophonie ». Reprenant les thèmes de son discours prononcé à l’Académie française en mars dernier, il ne s’est pas seulement livré à une défense de la langue française, il a proposé de recentrer l’action de l’OIF et de lui donner « un mandat fort en faveur de notre langue et du plurilinguisme ». Le président propose ni plus ni moins que de « changer d’échelle dans le soutien à la langue française ». Il parle d’un « agenda de reconquête » en proposant notamment de se concentrer sur la jeunesse, l’éducation en Afrique, et de faire campagne pour que l’on enseigne partout deux langues étrangères. Il veut créer un Congrès mondial des écrivains francophones et « bâtir à partir de TV5 Monde LA plateforme francophone sur Internet ». Il souhaite enfin réviser la Charte de la Francophonie afin de hausser les exigences des pays membres en matière de promotion du français.

Legault n’est pas contre

Reprenant presque les mots du maire de Québec, Régis Labeaume — qui peignait récemment l’OIF en « party de dignitaires » —, Emmanuel Macron a affirmé que la Francophonie ne doit pas être « un club convenu ». Il appelle à un « ressaisissement collectif ». Selon lui, si « l’anglais est devenu une langue d’usage, de consommation », le français doit s’imposer comme « une langue de création ». Le président français a notamment souligné l’action de « nos amis canadiens et québécois » pour valoriser le français sur Internet.

Rencontré par Le Devoir, le premier ministre désigné du Québec, François Legault, s’est dit « à l’aise » avec le virage annoncé par Emmanuel Macron, mais il s’interroge sur les conséquences d’un resserrement des critères d’adhésion. Il insiste surtout sur la nécessité de « mieux utiliser la Francophonie pour développer les échanges commerciaux entre pays francophones ». Il en a d’ailleurs parlé informellement avec le président français. « Il est parfaitement d’accord avec l’idée de développer nos échanges commerciaux, dit-il. On s’est promis de se revoir et de provoquer les choses. » François Legault se dit aussi d’accord avec l’importance du français sur Internet, qui est, dit-il, « une véritable inquiétude ».

Il avoue s’être senti visé lorsque Michaëlle Jean a dénoncé « les approches exclusivement comptables de l’aide internationale ». Selon lui, il n’y a pas de contradiction entre « la bonne gestion, la transparence et la promotion du français ». Mais, conclut-il, « je ne comprends pas toujours Michaëlle Jean ».

Un discours « amer »

Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne La secrétaire sortante de l’OIF, Michaëlle Jean

Visiblement remontée, la secrétaire générale de l’OIF, dont le mandat a peu de chances d’être reconduit vendredi [N.D.L.R.: Louise Mushikiwabo a été désignée secrétaire générale de l’OIF vendredi], a pris le contre-pied de l’approche défendue par Emmanuel Macron. Elle n’a pas hésité à se poser en défenseur de l’« humanisme intégral et des valeurs universelles » et à peindre l’OIF en rempart contre « les nationalismes étroits », les « inégalités » et la « remise en cause de la démocratie internationale ». Dans un discours qualifié par le quotidien Libération de « violent et peut-être amer », elle a fait des allusions à peine voilées à la non-reconduction de son mandat. « Nous sommes tout sauf fatigués […] Moi la première », a-t-elle dit.

Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Louise Mushikiwabo

Évoquant les « petits arrangements entre États », elle demande si nous sommes « prêts à ce que les organisations internationales soient utilisées à des fins partisanes ». Une allusion évidente au soutien français à la candidature de la Rwandaise Louise Mushikiwabo au poste de secrétaire générale. Nombre d’observateurs ont vu dans ce soutien une occasion pour la France de se réconcilier avec le Rwanda, un pays qui n’est pas un exemple en matière de droits de la personne, mais qui jouit par ailleurs d’une véritable aura en Afrique et d’une réputation d’indépendance à l’égard de la France.

Intervenant lui aussi en ouverture du sommet, Justin Trudeau a rendu un hommage appuyé à Michaëlle Jean, louant « ses nombreuses réalisations, autant envers la jeunesse que pour les droits de la personne ». Mais, comme Justin Trudeau s’est laissé convaincre de ne plus soutenir sa réélection, l’éloge avait parfois des accents de lettre d’adieu.

Le premier ministre canadien en a profité pour annoncer une aide supplémentaire au Mali de 8 millions de dollars pour « l’autonomisation politique et sociale des femmes » et de 20 millions pour leur « santé sexuelle et reproductive ».

Afin d’éviter un débat houleux, à quelques heures de l’ouverture du sommet, l’Arabie saoudite a finalement décidé de « différer l’examen de sa demande d’adhésion à une date ultérieure ». Une adhésion très controversée compte tenu du bilan de ce pays dans les domaines des droits de la personne et de l’égalité des femmes.

François Legault a profité de ce premier voyage officiel à l’étranger pour rencontrer les représentants du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et d’Haïti. La veille, avec le président rwandais Paul Kagame et la candidate rwandaise Louise Mushikiwabo, il avait discuté de la transparence de l’OIF, un sujet qui lui tient à coeur. Le Québec préside d’ailleurs un comité sur cette question au sein de l’OIF.


Les Rwandais divisés

Fierté ou embarras ? La probable nomination de l’actuelle ministre des Affaires étrangères du Rwanda à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) divise la communauté rwandaise du Québec. « C’est comme ouvrir la porte au diable », soutient l’économiste et ancien professeur François Munyabagisha, président d’Amitiés Canada-Rwanda. Pour lui, Louise Mushikiwabo est directement associée au « régime corrompu » de Paul Kagame, qu’il a fui. Il ne s’explique pas comment Justin Trudeau et François Legault peuvent soutenir sa candidature, ce qui revient à cautionner le régime. « On sait très bien qu’il y a des enjeux politiques. Mais on dirait qu’on se moque de nous. » À l’opposé, sa nomination honorerait les Rwandais, dit en son nom personnel le président de la communauté rwandaise de Québec, Michel Mugabo. « C’est une femme formidable, elle est capable ! » Il ne se formalise pas que l’anglais ait supplanté le français comme langue officielle au Rwanda, car le pays demeure francophile. « Oui à l’anglais, pour une question de facilité, mais la culture francophone persiste », affirme-t-il. Selon François Munyabagisha, le français est, de toute façon, accessoire dans l’OIF. « C’est le club mis en place par la France pour y faire de la politique. Ce n’est pas pour la langue française. » Lisa-Marie Gervais