L’Arménie en pleines turbulences

Nikol Pachinian a accédé au poste de premier ministre grâce à la rue… et aux réseaux sociaux.
Photo: Sergei Gapon Agence France-Presse Nikol Pachinian a accédé au poste de premier ministre grâce à la rue… et aux réseaux sociaux.

Six mois après ce qu’on a surnommé la « révolution de Velours », le XVIIe Sommet de la Francophonie s’ouvrira aujourd’hui dans un pays agité par un important bras de fer politique. Porté au pouvoir par la rue en avril dernier, le premier ministre, Nikol Pachinian, qui serrera la main cette semaine à une soixantaine de premiers ministres, de chefs d’État et de représentants officiels, est engagé dans une lutte sans merci avec le Parlement.

La semaine dernière, avant de s’envoler vers Paris pour assister aux obsèques de Charles Aznavour, il a pris tout le monde par surprise en annonçant son intention de déclencher des élections dès le mois de décembre. Une semaine après la victoire éclatante de sa coalition aux élections municipales d’Erevan, avec 81 % des voix, le premier ministre entend miser sur sa popularité récente pour se donner une majorité parlementaire.

Pachinian a en effet été porté au pouvoir en avril par une série de manifestations de rue alors que le Parlement, pourtant élu un an plus tôt, s’apprêtait à désigner comme premier ministre l’ancien président Serge Sarksian. Nommé aux forceps par les députés républicains, le parti majoritaire qui a dit vouloir éviter les violences, Pachinian gouverne depuis avec seulement 9 sièges sur 105. Mardi de la semaine dernière, comme à son habitude, le premier ministre a décidé de jouer la rue. En moins de 20 minutes, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées sur la place de la République pour soutenir leur héros.

Le journaliste Tatul Hakobyan, de CivilNet, connaît bien son ancien collègue d’université. Tous deux viennent de la même région située aux confins de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie (Tatush). « L’Arménie vit aujourd’hui une véritable révolution démocratique, dit-il. C’est la première fois qu’on s’attaque à la kleptocratie qui dirige ce pays depuis 30 ans. Nous sommes dans les derniers milles d’un marathon démocratique. Pachinian veut des élections anticipées parce qu’il craint que l’oligarchie ne reprenne le pouvoir. Vous savez, elle a beaucoup d’argent et le soutien des Russes. »

Un coup de force

En annonçant, dans la rue et mégaphone en main, son intention de démissionner dès le 15 octobre, Pachinian forcerait ainsi le Parlement à lui trouver un successeur. Ce qui risque d’être impossible, certains députés républicains ayant fait défection et Pachinian ayant signé un accord avec le second parti de la chambre, Arménie prospère, fondé par l’ancien lutteur Gagik Tsarukian devenu l’homme d’affaires le plus riche du pays. Les élections anticipées deviendraient ainsi inévitables.

Il y a un mystère Pachinian, explique le journaliste français Vahé Ter Minassian, qui l’a suivi lors de sa célèbre marche de 215 kilomètres en avril dernier. « Tout le long, il n’y avait pratiquement personne, dit-il. Une vingtaine de supporteurs tout au plus. Il est entré dans Erevan pratiquement incognito, entouré de 40 ou 50 personnes. Puis, par la magie des réseaux sociaux, la veille de l’élection du premier ministre, on a vu des milliers de jeunes débouler dans les rues. »

Après 19 ans de vie politique, Pachinian est loin d’être un novice. Ses adversaires soulignent qu’il a souvent fait des déclarations contradictoires, allant même jusqu’à dire que l’Arménie devait sortir de la Communauté économique eurasienne (CEEA). Il a changé d’avis depuis. En 2008, il organisa un sit-in qui mena à un affrontement violent avec la police, ce qui lui valut un an de clandestinité et deux ans de prison.

« C’est un personnage erratique », dit Giro Manoyan, qui a vécu 30 ans au Québec et a voté Oui au référendum de 1995 avant de rentrer au pays. « Je ne pouvais pas vouloir un pays pour les Arméniens et le refuser aux Québécois », dit-il. Cet ancien étudiant de Concordia est aujourd’hui l’un des dirigeants de l’historique Fédération arménienne révolutionnaire (ARF), le parti socialiste arménien. La semaine dernière, face au coup de force de Pachinian, les deux ministres du gouvernement appartenant à l’ARF ont démissionné. « On ne peut pas vouloir réformer le pays et ne pas respecter la Constitution, dit-il. Certes, on assiste à un changement des esprits et il faut réformer le pays. Mais rappelons-nous que tous ceux qui sont dans la rue aujourd’hui ont voté républicain aux dernières élections. »

Sur le média d’opposition en ligne CivilNet, le politologue de la New York State University Georgy Derlugyan explique que « toute révolution, par définition, est une prise de pouvoir par des méthodes extraparlementaires et, surtout, un soulèvement des masses ». Les adversaires de Pachinian évoquent de leur côté un homme soutenu par les ONG du multimillionnaire américain d’origine hongroise George Soros et encouragé par Radio Liberté, une radio financée par le Congrès américain. Certains, comme le vice-président du Parti républicain Armen Ashotyan, n’hésitent pas à prononcer le mot « populisme ».

Maître des réseaux sociaux

De nombreux observateurs ont souligné la politique d’indépendance de Pachinian. « Mais les marges de manoeuvre d’un pays comme l’Arménie, qui fait partie de l’arrière-cour russe, sont restreintes, dit Manoyan. Dans un pays dont la frontière avec la Turquie est gardée par des soldats russes, on ne rigole pas avec ça. »

Tout le monde a le scénario ukrainien en tête. Pachinian a d’ailleurs donné toutes les assurances aux Russes, même si, grâce au président François Hollande, l’Arménie vient de signer un partenariat avec l’Union européenne.

Pour Hakobyan, ces critiques ne sont que les symptômes d’une kleptocratie à l’agonie. « Le Parti républicain n’est pas mieux que mort. Sous ses 30 ans de règne, il fallait enrichir quelques familles pour importer du riz ou exporter de l’aluminium. Acheter un vote coûtait entre 20 et 30 $. Cette révolution n’est pas une affaire russe, européenne ou américaine. C’est d’abord une affaire arménienne. Je ne dis pas que Pachinian est un ange mais, contrairement à ses prédécesseurs, il n’a pas besoin de falsifier les élections pour les remporter. Pour la première fois, les Arméniens ont l’impression d’être les maîtres de leur destin. »

Les changements dans le pays sont pour l’instant surtout symboliques. Quelques poursuites contre des politiciens influents défraient la chronique quotidienne. Mais sans plus. Pachinian a évoqué une « justice de transition » et rassuré les entreprises, qui ont pourtant toutes participé au système de corruption qui gangrène le pays.

À défaut de contrôler le Parlement, Pachinian règne sur les médias sociaux. « Tous ses ministres sont sur Facebook, dit Vahé Ter Minassian. Ils font des soirées en direct avec les jeunes. C’est très bien, mais ça ne peut durer qu’un temps. Et ça peut aussi se retourner contre lui. Car vous savez, ici, tout le monde a trempé dans la corruption. Tout le monde, même ceux qui votent aujourd’hui pour Pachinian. »