OIF: la France veut éviter que Trudeau perde la face

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, s’est rendu à la rencontre de Michaëlle Jean au siège social de l’Organisation internationale de la Francophonie à Paris en avril dernier.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, s’est rendu à la rencontre de Michaëlle Jean au siège social de l’Organisation internationale de la Francophonie à Paris en avril dernier.

À une semaine du XVIIe sommet de la Francophonie qui se tiendra à Erevan, en Arménie, les tractations s’intensifient pour éviter un affrontement brutal entre la secrétaire générale actuelle, la Canadienne Michaëlle Jean, et sa rivale, la Rwandaise Louise Mushikiwabo.

Alors que la première souhaite la reconduction de son mandat à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui regroupe 58 États et gouvernements membres, la seconde a le soutien de la France et de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA). Ce qui réduit les chances de Michaëlle Jean à une peau de chagrin, estiment la plupart des observateurs.

Pour éviter que le premier ministre canadien, Justin Trudeau, perde la face à Erevan, en voyant sa candidate battue, la France a multiplié depuis quelques semaines les démarches diplomatiques. Le Devoir a notamment appris que le Quai d’Orsay avait proposé au premier ministre canadien de soutenir certains de ses dossiers à l’ONU en échange du retrait de la candidature de Michaëlle Jean.

Selon une source diplomatique, « les Français veulent vraiment éviter un clash à Erevan et, surtout, que Trudeau perde la face ». Ce qui ne serait pas dans l’intérêt du président Emmanuel Macron.

Une proposition à laquelle auraient été étroitement associées Kareen Rispal, ambassadrice de la France à Ottawa, et Isabelle Hudon, ambassadrice du Canada en France, serait sur le bureau du premier ministre canadien, qui doit se rendre à Erevan dès la semaine prochaine.

Michaëlle Jean perd le Québec

Les Français, qui ont fait connaître leur soutien à Louise Mushikiwabo au printemps, souhaitent, selon nos sources, préserver la tradition qui veut que le secrétaire de l’OIF soit normalement choisi par consensus plutôt que par un vote formel. Les soutiens de Michaëlle Jean semblent d’autant plus minces que, depuis l’élection du 1er octobre, l’ancienne gouverneure générale du Canada a perdu le soutien que lui a toujours offert, du moins publiquement, le premier ministre Philippe Couillard.

La position de son successeur, François Legault, apparaît beaucoup plus réservée, pour l’instant du moins. S’il a affirmé en campagne qu’il « réservait sa décision », il ne s’est jamais gêné pour critiquer les dépenses considérables de Michaëlle Jean et son peu de transparence révélés par la presse québécoise. À Erevan, le nouveau premier ministre pourrait être tenté de ne pas amorcer son mandat par un affrontement avec la France.

La voix du Québec

Or, la voix du Québec pèse d’un véritable poids dans l’OIF. Il y a quatre ans, il n’est pas sûr que Michaëlle Jean aurait pu être élue à Dakar sans le soutien, alors indéfectible, du Québec et de sa ministre des Relations internationales Christine Saint-Pierre. À l’époque, les Africains étaient aussi divisés, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Ces derniers mois, pendant que Michaëlle Jean était souvent retenue par ses fonctions à Paris, sa rivale ne s’est pas gênée pour sillonner le monde francophone.

Les deux femmes ont profité de l’Assemblée générale des Nations unies tenue la semaine dernière à New York pour mesurer leurs appuis. Pendant que Louise Mushikiwabo multipliait les rencontres, un cocktail organisé par la secrétaire générale de l’OIF n’a attiré que trois ministres africains.

« Plusieurs dirigeants africains espèrent un forfait du Canada », écrivait l’hebdomadaire Jeune Afrique.

La semaine dernière, la Rwandaise a aussi obtenu le soutien du président du Gabon, Ali Bongo Ondimba, président de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC).

En juin, Louise Mushikiwabo avait été photographiée en compagnie du très estimé Abdou Diouf, dont l’autorité et le prestige comme secrétaire de l’OIF (de 2003 à 2015) ont dépassé ceux de tous ses prédécesseurs. Le message n’a pas pu échapper aux leaders africains.

Recentrer l’OIF ?

Ce qui ne veut pas dire que la candidature rwandaise fait l’unanimité. Certains n’y voient toujours qu’une stratégie de la France pour se réconcilier avec le Rwanda.

D’autres, comme l’ancien ministre français de la Francophonie Pierre-André Wiltzer, s’inquiètent du caractère anglophile et peu démocratique du Rwanda. Quoi qu’il en soit, « la pente semble impossible à remonter pour Michaëlle Jean », nous confie un diplomate. Dans certains cercles, la rumeur court même d’une éventuelle nomination à l’ONU pour sauver la face.

À quelques jours du Sommet d’Erevan, Michaëlle Jean se montre pourtant toujours pugnace. En entrevue avec Jeune Afrique, elle semblait même viser indirectement la France et son président en affirmant, au sujet de l’OIF : « Nous ne sommes pas une alliance française ! »

La secrétaire générale se dit notamment en désaccord avec la volonté de certains, dont celle présumée d’Emmanuel Macron, de recentrer les missions de l’OIF sur la promotion de la langue française. Une volonté souvent exprimée aussi par les représentants québécois.

L’appui d’Ottawa à Michaëlle Jean semble s’étioler

Ottawa — À quelques jours de l’ouverture du Sommet de la Francophonie, la ministre Mélanie Joly martèle que la position d’Ottawa « n’a pas changé » concernant la candidature de Michaëlle Jean, mais elle insiste principalement sur le fait que « l’important, c’est que le sommet d’Erevan soit un succès ». Au printemps dernier, le gouvernement canadien avait défendu bec et ongles la candidature que le Parti conservateur avait désavouée. La ministre Marie-Claude Bibeau, qui était responsable du dossier la Francophonie, assurait que les libéraux étaient « fiers » de le faire. Sa successeure, Mélanie Joly, a affiché nettement moins d’enthousiasme, jeudi, en entrevue avec La Presse canadienne. Peu importe la question, la réponse était la même : « L’important, c’est que le sommet d’Erevan soit un succès », s’est-elle contentée d’offrir à plusieurs reprises.