Inde: mourir sans émissaire céleste

L'entrée d'un temple parsi
Photo: Victor Char L'entrée d'un temple parsi

Ils sont connus sous le nom de « Parsis », équivalent indien du mot « Perse ». Ils vivent repliés sur eux-mêmes et, il n’y a pas si longtemps encore, leurs morts étaient offerts aux vautours. Mais voilà, les rapaces ont disparu du ciel de Mumbai…

Les vautours ont pris la clé des champs. Mumbai, avec ses 20 millions d’habitants et sa pollution, devenait invivable. Des panneaux solaires ont remplacé les rapaces dans les tours du silence où sont placés les morts de la communauté parsie, qui pratique le zoroastrisme, la plus ancienne religion monothéiste du monde.

Ahura Mazdâ est le dieu et Zoroastre, son prophète — qui inspira à Nietzsche son célèbre Ainsi parlait Zarathoustra en 1885. « Les personnes âgées préfèrent la crémation à cette nouvelle technologie », rappelle le prêtre zoroastrien Shehrezad Pavri, 24 ans. Le mois dernier encore, il était dans un dakhma (tour du silence), interdit aux non-Parsis. Après tout, la plus petite communauté de l’Inde multiculturelle (100 000 âmes, dont la moitié vivent à Mumbai) vénère le feu, un élément pur, comme l’eau.

Cela fait une trentaine d’années que les morts, vêtus de blanc et placés sur une plaque de marbre près d’une lampe à huile, ne sont plus dévorés par les vautours. Il leur fallait une petite journée pour le faire. Les Parsis, qui ont fui l’arrivée de l’islam en Perse il y a 1300 ans, estiment que, lorsque le volatile fait son oeuvre de charognard et décharne un cadavre — considéré comme impur —, l’âme du défunt se libère et monte au ciel.

Un peu comme les Tibétains, qui eux aussi offrent leurs morts aux vautours, considérés comme des Dakinis, équivalents des anges.

Les corbeaux, un cuisant échec

Ces dernières années, les rapaces ont bien été remplacés par les corbeaux, mais cela a été un cuisant échec. Ils pullulent certes dans la capitale économique indienne, qui génère 11 000 tonnes de déchets toutes les 24 heures, mais ils mettent des jours avant de dévorer complètement un cadavre.

C’était trop pour les familles. « Non, vraiment, je préfère encore les panneaux solaires », explique Soharta Jesta, 42 ans. Pragmatique, le journaliste du Parsi Times (hebdomadaire de 30 000 exemplaires) a le temps avant de se retrouver dans une tour du silence, qui est en fait une sorte de gros cylindre de béton d’une trentaine de mètres de diamètre : les Parsis vivent souvent au-delà de 80 ans.

Mais, pour les traditionalistes, cette technique moderne, qui permet d’accélérer le processus de déshydratation à 120 degrés en concentrant les rayons sur les cadavres, est un crime de lèse-majesté. Pour eux, les panneaux solaires sont tout simplement de « grands grille-pain », inefficaces d’ailleurs pendant les pluies de la mousson, comme en ce moment.

« Les panneaux solaires sont moins efficaces que les vautours, mais c’est une bonne solution de rechange », croit le prêtre Shehrezad Pavri.

Menacés dans leur survie à cause d’un taux de natalité presque nul et un taux de célibat le plus élevé de l’Inde, les Parsis se déchirent même dans la mort.

500 décès chaque année

Chaque semaine, le Parsi Times consacre une page entière aux morts de la communauté, qui vit repliée sur elle-même dans le quartier Fort, en plein coeur du Vieux-Mumbai, et sur les riches hauteurs de Malabar Hill, où se trouve un des quatre dakhmas de la ville, tous munis d’une porte de fer cadenassée.

« Il y a 500 décès en moyenne tous les ans, et je dirais qu’un peu plus de la moitié des gens choisissent la crémation. Comme mes parents. Pour moi, ce sera les panneaux solaires », explique la rédactrice en chef Anahita Subedar, 44 ans.

Dans les deux cas, l’idée même d’un cimetière est contre nature et, après plusieurs semaines, les ossements dans les dakhmas sont inhumés à quelques mètres des tours du silence.

Si les traditionalistes frémissent à l’idée de finir sous un panneau solaire (il y en a quatre en moyenne dans chaque dakhma), ils tiennent à tout prix à la présence d’un chien lors de leur mort. Pendant la cérémonie funéraire — les femmes peuvent désormais y assister —, le plus fidèle ami de l’homme s’approche du cadavre et, s’il détourne la tête, le décès est alors bel et bien confirmé. Dans le cas contraire, très rare, la cérémonie est interrompue…

Volière de vautours

Les « anciens » et les « modernes » s’entendent au moins sur un point : faire appel aux vautours est désormais chose du passé. Il y a une dizaine d’années, les Parsis, qui ont donné de grands noms à la finance, tels que les Tata et les Godrej, avaient envisagé de construire deux grandes volières de vautours, au coût de 6 millions de dollars. « Pour toutes sortes de raisons, l’idée a été complètement abandonnée », rappelle Ramiyark Karanjia, professeur de théologie à l’Université de Mumbai.

Il y a le fait que les vautours sont menacés d’extinction en Inde, où, pour les Hindous, il est un animal sacré. Il y a aussi, bien sûr, la pollution grandissante dans un pays en plein essor économique. Mais il y a également un autre coupable : le diclofénac. Anti-inflammatoire, il a longtemps été administré aux animaux d’élevage, dont les carcasses étaient ensuite dévorées par les vautours, empêchant ainsi la transmission de maladies telles que la rage et la peste.

Très toxique, le diclofénac entraînait une insuffisance rénale aiguë, puis le décès des rapaces. L’hécatombe était écrite dans le ciel. De 40 millions il y a une trentaine d’années, les vautours ne seraient plus que quelques milliers en Inde aujourd’hui. C’est l’une des chutes de population les plus importantes au monde, et les Parsis ne sont pas tout à fait innocents.

Pourquoi ? « Nous vivons vieux, c’est dans nos gènes », rappelle Anahita Subedar. Et alors ? Pour soulager leurs douleurs, les presque centenaires absorbaient du diclofénac, connu au Canada sous le nom de Voltaren. La boucle était bouclée, et les jours de l’émissaire céleste des Parsis étaient comptés.

« Ils sont insignifiants en nombre, mais au-delà de toute comparaison en contribution. » Gandhi avait raison en parlant des Parsis. Aujourd’hui, les plus éduqués et les plus occidentalisés de l’Inde sont en voie d’extinction. Comme les vautours.

Freddy

Farrokh Bulsara est sans doute le Parsi le plus célèbre dans le monde. Connu sous le nom de Freddy Mercury, il n’a pas été livré aux vautours lorsqu’il est mort du sida en 1991. Non, le chanteur culte du groupe rock Queen a été incinéré et ses cendres se retrouveraient dans un cimetière de Londres… à moins qu’elles n’aient été éparpillées sur Zanzibar, l’île où il est né au large de la Tanzanie, ou sur les rives du lac Léman, à Montreux, où il avait une maison. Peu importe, « Freddy » est la grande fierté des Parsis de Mumbai, où il a passé son enfance. Leur chanson préférée ? We Are the Champions.