«Je ne les reconnaîtrai pas, je ne pourrai pas les reconnaître»

Le convoi de 14 autocars, à bord desquels la plupart des 89 passagers sont âgés, est parti sous escorte policière de la ville portuaire de Sokcho.
Photo: Ed Jones Agence France-Presse Le convoi de 14 autocars, à bord desquels la plupart des 89 passagers sont âgés, est parti sous escorte policière de la ville portuaire de Sokcho.

Plusieurs dizaines de Sud-Coréens d’un âge avancé ont franchi lundi la frontière avec le Nord pour y rencontrer des membres de leur famille qu’ils n’ont plus vus depuis la guerre de Corée (1950-1953).
 

Ces 89 Sud-Coréens et leurs accompagnateurs avaient auparavant quitté la ville portuaire de Sokcho dans un convoi de 14 autocars. Des reporters de l’AFP à la frontière les ont ensuite vus pénétrer dans la partie nord de la Zone démilitarisée (DMZ) qui divise la péninsule en deux.
 

Cette nouvelle série de réunions des familles séparées par le conflit, la première en trois ans, s’inscrit dans le cadre de la remarquable détente sur la péninsule depuis le début de l’année.
 

De lundi à mercredi, les participants passeront environ 11 heures avec les membres de leur famille au Nord dans la station de montagne du Mont Kumgang, sous la supervision d’agents nord-coréens, avant de se séparer à nouveau, probablement pour toujours.
 

Des millions de personnes ont été séparées par la guerre de Corée qui a scellé la division hermétique de la péninsule.
 

Lee Keum-seom, 92 ans, espère revoir son fils lundi. Elle fait partie des rares parents qui doivent retrouver un de leurs enfants au Nord.
 

Dans sa fuite pendant la guerre, elle avait perdu son mari et son fils de quatre ans, et avait pris, seule avec sa fille, un traversier à destination du sud.
 

« Je ne sais pas ce que je ressens, si c’est un sentiment positif ou négatif », dit Mme Lee. « Je ne sais pas si c’est réel ou si je suis dans un rêve. »
 

Au Sud, elle s’est remariée et a élevé sept enfants. Mais elle n’a jamais cessé de s’inquiéter pour son fils resté au Nord. « Où a-t-il vécu ? Avec qui ? Qui l’a élevé ? Il n’avait que quatre ans », dit-elle.
 

Aucun traité de paix n’ayant été signé, Nord et Sud sont encore, techniquement, en état de guerre. Dès lors, toutes les communications civiles sont rigoureusement interdites.
 

Depuis 2000, les deux camps ont organisé 20 séries de réunions de familles divisées, au gré de l’amélioration des relations bilatérales. Mais, 65 ans après l’armistice, le temps est compté pour les survivants.
 

Initialement, 130 000 Sud-Coréens s’étaient portés candidats pour ces réunions. L’immense majorité sont aujourd’hui décédés. La plupart des survivants ont plus de 80 ans. Le doyen, cette année, a 101 ans.

 

«Adieux» éprouvants

En raison de désistements de dernière minute du fait de problèmes de santé, ils étaient au total 89 Sud-Coréens, accompagnés de proches, à se rassembler dimanche à Sokcho.


Certains de ceux qui avaient été tirés au sort pour la réunion de cette année ont renoncé en apprenant que leurs proches de l’autre côté de la frontière étaient morts, et qu’ils ne rencontreraient que des parents éloignés qu’ils n’ont jamais vus.
 

Mais Lee Kwan-joo, 93 ans, a déclaré qu’il tenait à aller rencontrer son neveu et sa nièce pour essayer de se faire une idée de la vie que ses parents et ses six frères et soeurs ont menée au Nord avant de mourir.
 

« Je veux juste leur demander comment ils sont morts », affirme M. Lee, qui avait été envoyé en 1945 dans une école de Séoul et séparé définitivement de sa famille par la guerre.
 

« Je ne les reconnaîtrai pas, je ne pourrai pas les reconnaître », regrette pour sa part Jung Han-cheol, 84 ans, à propos de ses neveux et nièces qu’il rencontrera lundi.

Photo: Ed Jones Agence France-Presse Jung Han-cheol, 84 ans, s'apprête à rencontrer ses neveux et nièces.

Son tirage au sort est arrivé trop tard pour qu’il puisse revoir son frère vivant. Pendant des années après la disparition de ce dernier, Jung Han-cheol avait continué à vivre dans la même maison, attendant son retour, craignant qu’il ait été tué en essayant de s’échapper de l’armée nord-coréenne après sa mobilisation en 1951.
 

« J’ai eu beaucoup de pensées sombres. Mais maintenant je sais qu’il a survécu et mené sa vie en Corée du Nord », se réjouit-il à l’approche de la rencontre avec les enfants de son grand frère.
 

Ceux qui ont participé par le passé à ces rencontres ont souvent regretté que ce soit trop court, et affirmé que les « adieux » étaient particulièrement éprouvants. D’autres regrettent parfois les différences idéologiques qui les séparent.