Les Saoudiens se tournent vers les États-Unis

L'Université d’État de Pennsylvanie (notre photo) a été invitée à accueillir dix-neuf Saoudiens alors que l’Université Johns-Hopkins aurait été sollicitée pour en accepter vingt-quatre dans son programme de médecine.
Photo: Padraic CC L'Université d’État de Pennsylvanie (notre photo) a été invitée à accueillir dix-neuf Saoudiens alors que l’Université Johns-Hopkins aurait été sollicitée pour en accepter vingt-quatre dans son programme de médecine.

L’Université d’État de Pennsylvanie et l’Université Johns-Hopkins, au Maryland, auraient été contactées par les autorités saoudiennes pour accueillir des résidents en médecine étudiant présentement au Canada.

Selon Gilles Patry, directeur général de U15 — le regroupement des universités de recherche du Canada — l’Université d’État de Pennsylvanie a été invitée à accueillir dix-neuf Saoudiens alors que l’Université Johns-Hopkins aurait été sollicitée pour en accepter vingt-quatre dans son programme de médecine.

« Ils sont très sérieux. Ce ne sont pas que des menaces », glisse Gilles Patry. Selon cet ancien recteur de l’Université d’Ottawa, les Saoudiens ont probablement également approché des hôpitaux universitaires au Royaume-Uni et en Australie.

Cinq jours après le début de la crise diplomatique entre le Canada et l’Arabie saoudite, plusieurs étudiants saoudiens ont reçu une lettre de leur ambassade leur demandant de quitter le Canada d’ici le 31 août.

Mais tout porte à croire qu’ils ne l’ont pas tous reçue.

Plusieurs intervenants interrogés par Le Devoir espèrent encore un dénouement heureux, particulièrement pour les étudiants qui sont sur le point de décrocher leur diplôme.

« C’est épouvantable », laisse tomber la Dre Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, citant l’exemple d’un résident en médecine en quatrième année. « C’est quatre ans de sa vie à se former dans un milieu extrêmement performant. Et du jour au lendemain, on met en précarité sa diplomation. »

Des 1250 médecins résidents du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et de l’Hôpital général juif, 18 %, soit 225, sont Saoudiens.

Ces résidents offrent des services de santé dans les hôpitaux universitaires, mais ne reçoivent aucune rémunération du gouvernement québécois. Leurs salaires sont entièrement versés par l’Arabie saoudite, qui alloue également une somme aux universités canadiennes pour les former.

« Depuis 40 ans, ce programme fonctionne très bien », relève Gilles Patry. « Si on devait les remplacer par d’autres résidents, il faudrait les payer, ces nouveaux résidents », note-t-il.

Selon Affaires mondiales Canada, Riyad se fait avare de détails sur les représailles annoncées. « Nous sommes toujours en train d’essayer d’obtenir plus de clarté » sur le sort qui est réservé aux étudiants, a mentionné par courriel Adam Austen, l’attaché de presse de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.

Des drames humains

Au-delà des répercussions économiques, la décision de Riyad de sortir du pays ses 7000 étudiants qui bénéficient d’une bourse du gouvernement saoudien bouleverse de nombreuses vies.

Naseem, mère saoudienne de deux enfants, étudie la médecine à Toronto. « Tout est fini », se lamente-t-elle à l’Agence France-Presse. « Il me reste deux ans pour terminer mon doctorat, il reste deux ans à mon mari pour devenir médecin. Maintenant, nous allons peut-être devoir tout recommencer à zéro, mais je ne pourrai pas le faire. Je n’y arriverai pas. »

Il me reste deux ans pour terminer mon doctorat, il reste deux ans à mon mari pour devenir médecin. Maintenant, nous allons peut-être devoir tout recommencer à zéro, mais je ne pourrai pas le faire. Je n’y arriverai pas.

« Nous devons maintenant trouver un endroit où nous serons acceptés tous les deux, où nous pourrons poursuivre nos études, ajoute-t-elle. Est-ce possible  Je ne crois pas. Je ne sais pas quoi faire. »

La réaction virulente de Riyad a pris Ottawa par surprise. Pour tenter de réparer les pots cassés, la ministre Freeland a cherché conseil auprès de ses homologues suédois et allemand, a confirmé Adam Austen.

Ces dernières années, Stockholm et Berlin ont tous deux eu maille à partir avec l’Arabie saoudite, après avoir émis des critiques sur le bilan du royaume sunnite en matière de droits de la personne.

Aucune nouvelle discussion n’a toutefois eu lieu entre la ministre Freeland et le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir.

Bill Morneau se fait rassurant

Si l’Arabie saoudite a mis ses menaces à exécution et s’est départie d’actifs canadiens, personne ne s’en est encore rendu compte. Le ministre canadien des Finances, Bill Morneau, estime qu’il en restera ainsi grâce à la résilience de l’économie canadienne et de ses marchés financiers.

« Avec notre [bonne] situation économique, c’est une situation qu’on doit surveiller, mais il n’y a pas de grand défi économique », a soutenu M. Morneau alors qu’il se trouvait à Ottawa pour annoncer une réduction des frais que les cartes de crédit factureront aux entreprises. « Notre économie est dans une bonne position. »

Selon le Financial Times, la Banque centrale saoudienne a demandé à ses gestionnaires d’actifs à l’étranger de vendre les actions, obligations et liquidités canadiennes « quel qu’en soit le prix ». Cela est-il arrivé ?

« J’ai entendu les reportages », a répondu le ministre Morneau. « Je n’ai pas vu de données directes confirmant que c’est effectivement en train de se produire. Je pense que nos marchés financiers sont résilients, sont détenus par plusieurs institutions à travers le monde. Nous n’avons pas vu de changements significatifs dans nos marchés, alors ce qui pourrait être en train de se produire, ou pas, n’a manifestement pas un grand impact sur nos marchés. »

Selon une évaluation faite par la Banque Royale du Canada, citée par le Globe and Mail, les avoirs saoudiens au Canada sont marginaux : ils totalisent environ 10 milliards de dollars, ce qui représente moins de 1 % des titres détenus par des entités étrangères.