Une première démission suit les protestations

Deux corps recouverts d’un drap restent dans la rue devant un magasin pillé et incendié au cours des émeutes qui ont éclaté samedi à Port-au-Prince.
Photo: Dieu Nalio Chery Agence France-Presse Deux corps recouverts d’un drap restent dans la rue devant un magasin pillé et incendié au cours des émeutes qui ont éclaté samedi à Port-au-Prince.

Les violentes manifestations déclenchées par la décision (suspendue depuis) du gouvernement haïtien de hausser les prix des carburants a fait une première victime politique : le ministre de la Communication et de la Culture a en effet annoncé sa démission du gouvernement mardi.

Guyler C. Delva — journaliste de métier — a confirmé par Twitter qu’il « présentera [au président Jovenel Moïse sa] démission dans les prochaines heures ». Il sera resté en poste moins de quatre mois. M. Delva a néanmoins réitéré sa conviction selon laquelle le président a une « vision extraordinaire pour ce pays ».

Même s’il s’agissait d’un message forcément bref, plusieurs ont noté que Guyler C. Delva n’a pas soufflé mot du premier ministre Jack Guy Lafontant dans son tweet. M. Lafontant est la cible des critiques les plus vives pour sa gestion d’un dossier qui a mis sens dessus dessous la capitale depuis vendredi — et fait au moins quatre morts.

Mardi, le vice-président de l’Assemblée nationale, Gary Bodeau, a demandé publiquement que M. Lafontant cède sa place et retourne pratiquer la médecine. « C’est un grand médecin. La nation lui sera reconnaissante. Mais comme premier ministre, il a fait son temps. » Le président Moïse n’échappe pas non plus aux appels à la démission.

Ceci parce que le gouvernement a annoncé discrètement vendredi après-midi une augmentation soudaine des prix de l’essence (38 %), du diesel (47 %) et du kérosène (51 %). Ces hausses, qui découlent d’une entente avec le Fonds monétaire international (FMI), devaient entrer en vigueur dès samedi.

Le premier ministre a toutefois annoncé la suspension de la mesure au plus fort des manifestations, le jour même.

Prévisible

Cette flambée de violence — et la colère contre le gouvernement — étaient prévisibles, estimait mardi l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens dans un échange écrit avec Le Devoir.

« Quand la mauvaise gouvernance se caractérise par une absence d’intelligence politique, sociale et économique, doublée de corruption, elle ne peut déboucher que sur la violence », pense Mme Lehens, jointe à Port-au-Prince.

« Il y a certainement des mains malveillantes et malfaisantes derrière ces événements. Soit ! Mais les émeutes n’auraient pas pris une telle ampleur si le terreau ne s’y prêtait pas. La frustration de la population, et particulièrement celle des jeunes, est réelle — et pour cause ! »

Normalité relative

À travers ces constats, Yanick Lahens fait tout de même valoir qu’il y a « beaucoup de jeunes qui continuent de faire vivre en beauté et en intelligence le coeur de Port-au-Prince. Il faut le souligner. »

Dans la capitale, justement, la vie reprenait tranquillement son cours, mardi. « La circulation de véhicules a repris, mais n’est vraiment pas digne d’un mardi normal », indiquait au Devoir Patrick Payin, un photographe de Port-au-Prince.

Ce dernier évoquait une situation qui s’améliore, mais qui demeure compliquée : plusieurs stations d’essence sont encore fermées, notamment. Par contre, « les camions de distribution d’eau ont commencé à approvisionner les points de vente », notait-il.

L’ambassade du Canada est pour sa part demeurée fermée mardi, pour la deuxième journée de suite. À Ottawa, le cabinet de la ministre des Affaires étrangères renvoyait les journalistes à un communiqué diffusé la veille par le Core Group (composé de six pays, en plus des Nations unies, de l’Organisation des États américains et de l’Union européenne), où on « exhorte les autorités nationales à engager un dialogue approfondi et inclusif avec tous les autres acteurs clés du pays afin de ramener le calme, de promouvoir la cohésion sociale et d’assurer la sécurité des personnes et des biens ».

Par ailleurs, Air Transat pourra évacuer ce mercredi un groupe d’une dizaine de voyageurs qui devaient normalement rentrer au Québec dimanche dernier. Le voyagiste était jusqu’ici incapable d’assurer la sécurité de la navette devant faire le trajet entre l’hôtel et l’aéroport (deux heures de route).