La détention des migrants et l'impact sur leur santé mentale

Des manifestants se sont réunis mardi devant le centre de détention pour immigrants illégaux d’El Paso au Texas.
Photo: Joe Raedle Getty Images Agence France-Presse Des manifestants se sont réunis mardi devant le centre de détention pour immigrants illégaux d’El Paso au Texas.

On assiste actuellement à la plus grande vague de réfugiés depuis la Deuxième Guerre mondiale. En cette Journée mondiale des réfugiés, alors que Donald Trump maintient la ligne dure quant à la séparation des parents migrants et de leurs enfants, un colloque international sur la détention des migrants s’ouvre aujourd’hui à Montréal. Coïncidence ou prémonition ?

« C’est un peu des deux », souligne Cécile Rousseau, professeure à McGill en psychiatrie sociale et transculturelle et directrice scientifique du centre de recherche SHERPA, qui coorganise le colloque. Selon elle, l’observation du rétrécissement des droits des réfugiés et de tous les migrants irréguliers est un phénomène qui s’est bâti au cours des deux dernières décennies. « Et ce qui se passe en ce moment est très désolant, mais n’a rien de surprenant », insiste-t-elle.

En cette ère de grand mouvement des populations, la tendance des États à vouloir confiner, voire emprisonner les migrants est flagrante. « On n’a qu’à voir tout ce qui est en train d’arriver avec les migrants de la Méditerranée, en Europe. Les immigrants sont parqués dans des îles en Grèce et les pays hésitent de moins en moins à nier ce qui apparaissait évident : par exemple, refuser à un bateau comme l’Aquarius d’aborder leur territoire. On n’aurait pas vu ça il y a même dix ans », soutient Mme Rousseau. « Dans ce contexte mondial là, ce qui se passe avec Trump n’a rien d’exceptionnel. »

Le phénomène de la détention des réfugiés aurait commencé en Australie il y a au moins deux décennies alors qu’ils étaient emprisonnés dans ce qui ressemblait à « des camps de concentration ». Mal nourris et maltraités, les gens, dont plusieurs souffraient de choc post-traumatique et de dépression, pouvaient y rester pendant des années. Dans ces centres, les hommes se suicidaient 40 fois plus que dans le reste de la population et les femmes, 25 fois plus.

Des « trous dans le cerveau »

Avec sa collègue Janet Cleveland, également chercheuse au SHERPA, Cécile Rousseau a réalisé une étude il y a environ cinq ans sur l’impact de la détention des demandeurs d’asile sur leur santé mentale. Détresse, dépression, syndrome de choc post-traumatique. Sans surprise, l’impact psychologique est grand. Y compris sur les enfants, comme l’a constaté une autre collègue, Rachel Kronick, qui sera aussi du colloque. « Son étude plus qualitative montrait comment la détention pour ces enfants-là changeait leur sentiment de sécurité. Non seulement ils démontraient des symptômes traumatiques, peur, cauchemar et des difficultés scolaires, mais ils avaient également beaucoup plus de mal à s’intégrer dans la société et à faire confiance au monde des adultes, dit-elle. La détention, ça fait des trous dans le cerveau. »

Encore plus si l’enfant est séparé de ses parents. « Pourquoi ? Parce qu’on touche à la notion d’attachement et de sécurité émotionnelle », précise Mme Rousseau. L’impact est particulièrement « catastrophique » sur l’enfant d’âge préscolaire. « Car il a une capacité limitée à garder une image du parent et l’espoir qu’il va le retrouver. Quand on est plus vieux, il est plus facile de s’imaginer des scénarios où le parent va revenir ou de se voir soi-même en train de le chercher. »

Aux États-Unis, il y aurait eu de rares cas d’enfants retournés dans leur pays d’origine sans leur famille, même si la plupart du temps ils sont gardés dans des enclos ressemblant à des cages et séparés de leurs parents, qui sont détenus ailleurs, dans un autre centre. « On considère qu’il y a d’autres façons de gérer les frontières que de séparer les enfants et les parents », a déclaré pour sa part Jean-Nicolas Beuze, le représentant canadien du Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU.

Revaloriser l’humanitaire

Depuis le 11 septembre 2001, les questions de frontières et de déplacements de population sont vues sous l’angle sécuritaire et non pas sous l’angle humanitaire. Les deux approches ne sont toutefois pas incompatibles, croit M. Beuze. « Le chemin Roxham est un bon exemple où le Canada montre qu’on peut accueillir des gens qui arrivent de manière irrégulière sans les emprisonner, en tout respect de leur droit de faire une demande d’asile, dit-il. C’est une question de volonté politique. »
 

En cette journée mondiale des réfugiés, les experts du colloque publieront deux déclarations contre la détention liée à l’immigration, l’une visant le Canada et l’autre ayant une portée internationale. « L’idée, c’est de dire que cette détention a des conséquences graves et des coûts importants. C’est risqué pour nos sociétés, affirme Cécile Rousseau. Alors qu’il est difficile d’avoir une voix critique dans son propre pays, une prise de position forte avec des experts internationaux et interdisciplinaires reste à privilégier. »