Que peut-on attendre du sommet de Singapour?

Le président américain, Donald Trump et le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, s'entretiennent avec leurs délégations respectives à l'hôtel Capella sur l'île de Sentosa, à Singapour, mardi.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse Le président américain, Donald Trump et le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, s'entretiennent avec leurs délégations respectives à l'hôtel Capella sur l'île de Sentosa, à Singapour, mardi.

Un proverbe coréen dit qu’une charrette fait plus de bruit quand elle est vide. On pourra vérifier la justesse de cette sagesse sur une île de villégiature à Singapour, là où se sont donné rendez-vous le président américain, Donald Trump, et le leader suprême de la Corée du Nord, Kim Jong-un.

« J’attends du spectacle de cette rencontre, avec de l’autocongratulation des deux côtés de gens qui vont se féliciter d’être si formidables puisqu’ils réussissent ce qui n’a jamais été tenté auparavant », dit au Devoir W. J. T. Mitchell, professeur de l’Université de Chicago, spécialiste de l’étude des médias et de la culture visuelle, éditeur de la revue Critical Inquiry et fin observateur de sa société depuis des décennies.

« Il y aura aussi de méchantes remarques de la part de Trump contre ses prédécesseurs. Et aussitôt que les gens vont gratter sous la surface, ils vont bien être obligés de constater qu’il n’y a rien d’autre que de la propagande et de la publicité. Dominer les médias avec du spectacle, c’est ce que fait le mieux Donald Trump. »

Dans les faits, rien ou presque ne paraît prévisible aux experts, d’autant moins que les deux leaders atypiques, hors norme, réservent constamment des surprises. On peut le dire autrement : la seule chose indubitable avec eux, c’est leur imprédictibilité.

Le président des États-Unis se querelle avec les leaders des démocraties et préfère parler avec les dictateurs


Cette rencontre au sommet a d’ailleurs été planifiée, puis annulée, puis remise à l’horaire, au gré des humeurs, pendant six mois.
 

Charles-Philippe David, professeur à l’UQAM, ajoute que cette situation inédite ébranle son monde de commentateurs de l’actualité mondiale.

« Tout le monde conclut, comme disait Churchill, que c’est mieux de se parler que de s’affronter », dit le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, et président de l’Observatoire sur les États-Unis.

« Ce sommet pourrait durer une minute ou deux jours. Mais va donc savoir sur quoi ils pourraient s’entendre. Tous les experts, tous mes collègues sont, je ne dis pas confus ou perdus, mais déstabilisés par tout ça. »

Amis/ennemis

Les entrevues avec MM. Mitchell et David ont été réalisées lundi en fin d’après-midi, coup sur coup, à quelques heures de la première rencontre prévue à Singapour. Les deux professeurs n’ont donc pas pu juger les résultats de cette rencontre, s’il s’en trouve.

Il leur est tout de même possible de contextualiser ce sommet et d’en tirer des leçons au préalable. Une première porte sur les rapports du président de la République américaine avec les leaders du monde.

« Les rôles sont renversés totalement, dit le professeur David. M. Trump donne l’impression de mieux s’entendre avec ses ennemis qu’avec ses amis, quand on pense à Poutine, Xi Jinping ou Kim Jong-un. Ça ne s’applique pas à l’Iran, c’est vrai. Comme quoi, rien n’est complètement clair avec ce dirigeant qui ne s’entend pas avec Merkel, Macron ou Trudeau. Mais il y a indubitablement chez M. Trump un attrait pour les régimes forts. »

Le professeur Mitchell, joint à Chicago, développe la même analyse presque mot pour mot. « Le président des États-Unis se querelle avec les leaders des démocraties et préfère parler avec les dictateurs. Je crois que c’est ce qu’il rêve être. Je crois qu’il préfère les personnalités autoritaires. »

Cette attitude ambiguë, « ironique », dit le professeur David est aussi qualifiée d’irrationnelle et d’impulsive par d’autres observateurs. W. J. T. Mitchell ose aller plus loin.

« Il y a beaucoup de discussions autour de l’idée de folie [madness and craziness] pour décrire le comportement de Trump, dit-il. Ma propre idée, c’est qu’il n’est pas fou ou qu’il est rusé comme un renard. Il utilise des tactiques irrationnelles d’intimidation pour arriver à ses fins. Il est d’ailleurs assez lâche. Il n’a pas insulté votre premier ministre Justin Trudeau face à face. Il a attendu d’être à bord de son avion pour lancer des remarques insultantes sur Twitter. »

M. Mitchell a prononcé en janvier à Chicago une conférence intitulée « Les psychoses américaines : Trump et les cauchemars de l’histoire ». Pour lui, la déraison présidentielle ne serait que le symptôme d’un mal généralisé plus profond.

« Trump n’est qu’un arnaqueur doué. Il sait manipuler les foules. Ce qu’il fait n’a même plus d’importance. Il a déjà dit qu’il pourrait assassiner quelqu’un sans que cela nuise à sa popularité. Une large proportion des Américains souffre d’une sorte de psychose collective en ce qui concerne ce président. Ils ne peuvent confronter ses prétentions à la réalité. Ils ne s’inquiètent pas de ses mensonges répétés ou s’il s’attaque aux institutions. »