Maduro réélu dans la disgrâce au Venezuela

Le scrutin présidentiel, qui a reporté au pouvoir le leader socialiste Nicolas Maduro, a été entaché d'irrégularités, selon l’opposition.
Photo: Juan Barreto Agence France-Presse Le scrutin présidentiel, qui a reporté au pouvoir le leader socialiste Nicolas Maduro, a été entaché d'irrégularités, selon l’opposition.

De scrutin critiqué par la communauté internationale, l’élection présidentielle au Venezuela est désormais qualifiée de « farce » par de nombreux observateurs, dont les États-Unis. La réélection du président Nicolas Maduro a rapidement aggravé son isolement sur la scène internationale, laissant présager une recrudescence de la pire crise économique au pays.

Le « groupe de Lima », qui réunit quatorze pays d’Amérique, dont le Canada et le Brésil, a quant à lui déclaré qu’il ne reconnaissait pas la légitimité du vote et a abaissé le niveau des relations diplomatiques avec Caracas. Le scrutin n’a pas respecté « les normes démocratiques minimales », a estimé le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, qui va étudier avec l’Union européenne des « mesures opportunes ».

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a aussi condamné les élections de ce dimanche, les qualifiant de « illégitimes et antidémocratiques ». L’ambassade du Canada au Venezuela sera dorénavant dirigée par un chargé d’affaires plutôt que par un ambassadeur, a-t-on aussi indiqué par communiqué.

Photo: Juan Barreto Agence France-Presse Selon Ricardo Peñafiel, professeur associé de science politique à l’UQAM, la concentration des pouvoirs entre les mains de Maduro et de son entourage est telle que le président est devenu incontestable. 

Le résultat du scrutin a été salué par deux alliés importants des héritiers d’Hugo Chávez, soit la Russie et Cuba. « Une bonne santé et le succès dans la résolution des défis sociaux et économiques auxquels fait face le pays », a souhaité le président russe, Vladimir Poutine.

Durs lendemains

Ce sont 20 millions de Vénézuéliens qui étaient appelés aux urnes dimanche pour le premier tour des présidentielles.

« Les gens sur place me disent que les rues sont vides aujourd’hui et les commerces fermés », affirme Soraya Benitez, directrice de l’ONG Forum Canada-Venezuela pour la démocratie. Installée au Canada depuis plusieurs années, elle est toujours en contact avec des membres de sa famille et des amis restés là-bas.

C’est l’abstention de la majorité de la population, 52 % selon certaines estimations, qui aurait consacré la victoire de Maduro. Le scrutin était également boycotté par la plus grande partie de l’opposition. Le principal adversaire du président, Henri Falcón, 56 ans, a dénoncé un scrutin « sans légitimité » et réclamé une nouvelle élection avant la fin de l’année.

« On n’appelle même pas ça une élection. On ne l’a pas reconnue comme telle. C’est pire qu’une dictature, c’est une narcodictature », affirme Mme Benitez avec des mots durs.

« C’est certainement un gouvernement avec des tendances autoritaires », admet Ricardo Peñafiel, professeur associé de science politique à l’UQAM. Plutôt que d’insister sur l’aspect frauduleux des élections, il préfère souligner les « conditions asymétriques à la défaveur de l’opposition ». La concentration des pouvoirs entre les mains de Maduro et de son entourage est telle, affirme-t-il, que le président est devenu incontestable. Il a notamment resserré son contrôle sur l’autorité électorale et la Justice.

Contexte difficile

Mme Benitez décrit une inflation, déjà folle, qui a explosé dans la dernière année. Le Fonds monétaire international (FMI) l’évalue à près de 14 000 % pour 2017-2018. Le FMI anticipe aussi une chute du PIB de 15 % cette année, avec une production de pétrole à son plus bas niveau depuis 30 ans.

Premier exportateur de pétrole d’Amérique latine, le Venezuela a été fortement affecté par l’effondrement des cours du brut depuis 2014. La « révolution bolivarienne » d’Hugo Chávez a dès lors pris un tournant difficile, puisque le pays tirait l’écrasante majorité – 96 % — de ses revenus du pétrole.

Plongés dans une crise aiguë, ses habitants souffrent de pénurie d’aliments et de médicaments. « La population n’en peut plus. Mais je pense que les gens ont trop faim pour qu’il y ait quelque chose qui se passe à l’intérieur », poursuit Mme Benitez, en référence aux manifestations de l’année dernière qui ont fait plus d’une centaine de morts à l’été 2017.

Les États-Unis, qui achètent le tiers du brut vénézuélien, ont menacé le pays d’un embargo pétrolier et interdisent à leurs citoyens toute transaction sur la dette vénézuélienne. En novembre 2017, le Venezuela et sa compagnie pétrolière nationale, PDVSA, ont été déclarés en défaut partiel par plusieurs agences de notation.

Les observateurs locaux ne sont guère plus optimistes. Le journal La Razón, quotidien publié à Caracas, titrait en une : « 20 mai : la grande farce », alors qu’un article plus bas rappelait que la fondation internationale Insight Crime a rangé le Venezuela dans la catégorie des « États mafieux ».

Plus d’une vingtaine d’hommes d’État membres de l’Initiative démocratique d’Espagne et des Amériques (IDEA), des ex-présidents latino-américains pour la plupart, ont aussi dénoncé l’élection en la qualifiant de « farce électorale ».

« Maduro dirige le Venezuela vers une décomposition lente mais inévitable », signe quant à lui dans le quotidien El País Heraldo Muñoz, un ancien chancelier chilien sous le gouvernement de Michelle Bachelet.

Quels scénarios?

Intervention militaire ? Même si l’on considère l’armée acquise au gouvernement de Maduro, les dizaines d’arrestations d’officiers militaires des derniers mois démontrent toutefois du mécontentement parmi les forces armées. « L’armée a le devoir de faire respecter la Constitution. On ne veut pas que les militaires prennent le pouvoir, mais que les gens soient jugés et sortis du gouvernement », affirme Soraya Benitez, directrice de l’ONG Forum Canada-Venezuela pour la démocratie.

D’autres membres de la diaspora et de l’opposition ont quant à eux appelé directement à l’intervention militaire, appel dénoncé avec véhémence par le professeur Ricardo Peñafiel. « Ce n’est pas une voie viable, c’est la guerre civile », dit-il, rappelant les échecs dans la région de ce genre d’intervention.

Des manifestations enflammées La défaite de Henri Falcón pourrait aussi renforcer la partie la plus radicale de l’opposition, « qui dit que Maduro ne partira pas par les urnes », ce qui signifierait également le retour des manifestations, pense M. Peñafiel. La crise est tellement sévère qu’elle pourrait provoquer « une rupture sociale plus importante encore », avertit aussi l’organisation International Crisis Group.

Migration Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) estime qu’au moins 1,5 million de Vénézuéliens se sont déjà déplacés dans la région. En mars 2018, la Commission spéciale pour les réfugiés du Pérou rapportait recevoir 700 nouveaux dossiers par jour. L’exode a connu une augmentation de 2000 % depuis 2014, indique aussi le HCR, et pourrait donc s’accélérer si la crise économique s’enfonce.