Pourquoi les États-Unis résilient l’accord sur le nucléaire iranien?

Charles-Philippe David, fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques rattachée à l’UQAM, analyse pour nous les raisons et les conséquences de la décision de Donald Trump. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Êtes-vous surpris par la décision de Donald Trump de résilier l’entente sur le nucléaire avec l’Iran ?

Je ne suis pas du tout surpris. Donald Trump critique cet accord depuis des années. La surprise aurait été en fait qu’il annonce qu’il attendait ou qu’il changeait d’idée. C’est quand même triste, parce que c’est un très bon accord à tout point de vue, le genre d’accord qu’on voudrait avec tous les pays qui sont sur le seuil nucléaire ou qui ont même déjà une capacité nucléaire. Au fond, si on obtenait un tel accord de la Corée du Nord, on serait content.

Parlons-en. Quel pourrait être l’effet sur les négociations à venir avec la Corée du Nord pour l’élimination de son propre programme nucléaire ?

C’est tellement contradictoire. Donald Trump veut aller négocier avec Kim Jong-un pour lui retirer ses armes au moment où il dit à l’Iran que l’accord pour empêcher le développement d’armes nucléaires ne tient plus. Comment le leader nord-coréen va-t-il réagir face à cette décision ? Va-t-il se dire qu’il ne peut vraiment pas se débarrasser de l’arme nucléaire puisque les Américains pourraient décider de ne plus respecter les termes d’un éventuel accord dans deux ou trois ans ? Va-t-il au contraire avoir tellement peur de Trump qu’il va tout céder ? J’ai plutôt tendance à croire la première option.

Comment expliquez-vous la décision du gouvernement Trump ?

Cet accord avec l’Iran était un des grands succès du gouvernement Obama et c’est probablement le premier problème pour le gouvernement Trump. Comme le nouveau président déteste tout ce qu’a réalisé l’ancien, il annule une de ses plus belles réalisations. Une deuxième explication se rapporte à ce que j’appellerais la diplomatie électorale. Pour être élu, Trump nous a sorti toutes sortes de slogans plus faux les uns que les autres. L’une de ces assertions fausses, répétée ad nauseam, c’est qu’il s’agit d’un mauvais accord (« this is a bad deal »). La diplomatie électorale sur le dos de l’Iran se poursuit donc. Le président a reculé sur d’autres dossiers, mais sur celui-là, non.

Quelles sont les conséquences pour l’Iran ?

Les sanctions seront réimposées. Techniquement, elles étaient suspendues périodiquement. Le président prend la décision de ne plus les suspendre.

Le programme nucléaire pourrait reprendre ?

Tout est sur la table. De prime abord, je m’attends à une réaction posée de la part des Iraniens. Ils ont vu ça venir. Ils ne sont pas plus surpris que vous et moi aujourd’hui. Ils sont préparés. Je ne dis pas cependant qu’une aile plus conservatrice et radicale ne va pas prendre prétexte de la résiliation de l’accord pour ne pas reprendre de manière illicite le programme nucléaire avec l’enrichissement de l’uranium. Je crois que la réaction des dirigeants iraniens va surtout dépendre de ce qu’ils ont obtenu de Macron, de Merkel, de Poutine et des autres leaders pour se protéger et continuer leurs bonnes relations économiques et vendre leur pétrole.

Quelles seront les conséquences pour ces alliés des Américains qui veulent maintenir l’accord ?

Les effets concernent les conséquences dites secondaires. Il faudra voir comment les Européens, la Russie, la Chine et le Canada vont s’adapter en obéissant ou pas aux sanctions américaines qui visent toute compagnie continuant le commerce avec l’Iran. Trump a signé mardi un ordre exécutif qui leur donne entre 90 et 180 jours pour résilier les contrats. Ça complique les affaires. Ce qui est possible, c’est que l’Iran obtienne de l’Union européenne, de la Russie et de la Chine une continuation, en l’état, des investissements et du commerce comme c’est le cas depuis trois ans. Le Canada et les autres devront donc passer des législations qui protègent de toute poursuite de la part du gouvernement des États-Unis les compagnies qui font affaire avec l’Iran. Pour l’Europe, c’est une grosse, grosse affaire. La situation des conséquences secondaires s’est présentée à maintes reprises avant l’accord de 2015.