L’Occident perd-il son combat contre le terrorisme?

La tragique réalité de l’interminable et épouvantable conflit est revenue dans l’actualité en début de semaine avec les attentats en Afghanistan qui ont tué des enfants et des reporters.
Photo: Massoud Hossaini Associated Press La tragique réalité de l’interminable et épouvantable conflit est revenue dans l’actualité en début de semaine avec les attentats en Afghanistan qui ont tué des enfants et des reporters.

La guerre, cette immémoriale manière de « casser des affaires et tuer des adversaires », n’est plus vraiment ce qu’elle était. La reporter française Anne Nivat en sait quelque chose.

Elle a couvert des guerres, beaucoup de guerres, dont le terrible conflit de Tchétchénie. Mais ce sont des militaires canadiens en poste en Afghanistan qui lui ont fait prendre conscience de la mutation fondamentale des règles de l’engagement.

La tragique réalité de l’interminable et épouvantable conflit est revenue dans l’actualité en début de semaine avec les attentats qui ont tué des enfants et des reporters.

« J’ai vu des militaires canadiens se signer en sortant de leur base dans leurs blindés, dit-elle. Ils étaient en terrain hostile, en milieu fermé et ils avaient peur. Ils étaient des cibles. Les insurgés leur tiraient dessus. Alors les Canadiens les repéraient, leur demandaient de lâcher leurs armes et les insurgés obéissaient parce qu’ils savaient que les règles de la guerre occidentale les empêchaient de répondre. Ça rendait les militaires dingues. »

La grande reporter participe au 4e Forum St-Laurent sur la sécurité internationale, à Montréal. Jeudi après-midi, l’échange a commencé autour de la mère amère de toutes les questions pour un colloque sur la « sécurité internationale » : l’Occident perd-il la guerre contre le terrorisme ?

La réponse finalement proposée est que si guerre n’est plus ce qu’elle était, il semble tout aussi difficile de comprendre qui la perd et qui la gagne.

Un noeud philosophique

« Cette question est une question pour moi quasiment philosophique », a répondu d’entrée de jeu l’auteure de quinze livres et de deux films, docteure en science politique par ailleurs.

« Gagner ou perdre la guerre contre le terrorisme ? C’est une question que je me pose depuis que je publie sur le terrorisme, depuis 1999, puisque la première guerre que j’ai couverte, c’est celle de Tchétchénie. Et je peux dire a posteriori que c’était la pire. Mais cette guerre en Tchétchénie était avant le 11-Septembre, avant la fameuse guerre contre la terreur dont on nous rebat les oreilles. »

Elle a aussi ajouté qu’aucune des guerres qu’elle a couvertes n’est terminée, aucune, que ce soit sur les terrains tchétchène ou afghan, irakien ou syrien. « Dans aucune de ces sociétés les citoyens ne vivent de façon apaisée. »

Mme Nivat échangeait à la tribune avec Yves Trotignon, ancien agent de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), consultant en analyse du risque et professeur à Science Po (Paris). Il a développé une position tout aussi enténébrée sur le sombre sujet.

« Oui, on perd la guerre contre le terrorisme, mais on n’est pas les seuls à la perdre, a-t-il dit à son tour en citant les luttes menées en Algérie comme en Égypte. Cette défaite est collective, pour nous les Occidentaux comme pour nos alliés. »

Il a d’ailleurs judicieusement décortiqué la question de départ en interrogeant le sens de ses termes. Au fond, comment se gagne une guerre une fois des gens tués et des choses brisées ?

« Le but d’une guerre, c’est d’atteindre un objectif politique, c’est d’obtenir une situation de sortie qui soit favorable. Si vous ne parvenez pas à sortir d’une guerre de cette manière, c’est que soit vous l’avez perdue, soit vous n’arrivez pas à bénéficier de votre victoire militaire. »

M. Trotignon juge aussi que l’Occident sous-estime et mécomprend l’adversaire dans le conflit en développement depuis des décennies.

« Je vous mets au défi. Si vous voulez vous suicider dans la presse, admettez que cet adversaire a un projet politique, aussi abject soit-il. Ou dites à la télévision que les djihadistes ont des raisons de combattre. Ils n’ont pas raison de combattre, mais ils ont des raisons. C’est un propos absolument inaudible. »

Alors comment gagner la guerre contre le djihad qui se pense lui-même comme une avant-garde de révolte mondiale ?

« On peut la gagner en décidant de ne pas combattre, a répondu M. Trotignon. On peut choisir de dire qu’on s’en fout. Ou alors on peut décider d’y aller avec une stratégie, en se demandant pourquoi on fait la guerre et ce qu’on veut obtenir à la fin, avec une durée d’engagement précis. »

L’effet Trump

Le Forum St-Laurent sur la sécurité internationale de Montréal du 3 et 4 mai se veut un pendant francophone à des rencontres semblables sur les grands enjeux de sécurité qui ont lieu à Munich, Londres ou Halifax. L’édition 2018 porte sur « l’effet Trump sur la géopolitique internationale ». Environ 200 universitaires, journalistes, diplomates, militaires et professionnels du secteur de la sécurité y participent. Le Forum est une création du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM (CERIUM), de l’Institut des hautes études internationales de l’Université Laval (HEI) et de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Le débat de jeudi sur la guerre au terrorisme était animé par Aurélie Campana, professeure de science politique à l’Université Laval.