Terrorisme: les GAFA doivent assumer leur responsabilité, dit Bernard Cazeneuve

L’ancien ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’ancien ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve

Parce que la majorité des personnes radicalisées le deviennent au contact de contenus partagés sur Internet, les géants du Web doivent agir contre la diffusion de discours haineux sur leurs plateformes, a soutenu l’ancien premier ministre français Bernard Cazeneuve, de passage à Montréal mardi.

En conférence à l’Université de Montréal au lendemain de l’attaque au camion-bélier ayant fait dix morts à Toronto, Bernard Cazeneuve a d’emblée exprimé sa « solidarité » envers les familles des victimes. L’ancien ministre de l’Intérieur sous François Hollande — notamment pendant la vague d’attentats terroristes qui a frappé son pays en 2015 et 2016 — s’est toutefois abstenu de dispenser des leçons au Canada. « Ce serait inapproprié, indélicat et inélégant de ma part de donner des conseils à partir de Montréal. Ça ne se fait pas », a-t-il déclaré en entrevue par après.

M. Cazeneuve a plutôt défendu sa gestion des attaques perpétrées en France, qui ont mené à l’établissement de l’état d’urgence, tout en réclamant des actions de la part des géants du Web. Pour prévenir la radicalisation et la propagation d’attentats terroristes, il est « fondamental et prioritaire de lutter contre la diffusion des discours de haine sur Internet », a-t-il soutenu.

La tâche peut sembler insurmontable, mais en se rendant à San Francisco pour confronter des dirigeants des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), Bernard Cazeneuve affirme avoir contribué à responsabiliser ces acteurs. « Ils ont accepté de signer un accord s’engageant à retirer les contenus qui font appel à la haine, au racisme, etc. On a eu 75 % de retrait [de ces contenus]. Ça ne suffit pas d’obtenir des retraits, les GAFA doivent en faire plus, mais on a beaucoup progressé. »

Selon M. Cazeneuve, 80 % des jeunes Français qui sont partis à l’étranger pour faire le djihad l’ont fait après avoir consulté des sites Web à ce sujet.

État d’urgence

La conférence de Bertrand Cazeneuve était intitulée « Lutte antiterroriste en France : quel équilibre entre liberté et sécurité ? ». L’ex-politicien a reconnu la fragilité de cet équilibre, « même quand il n’y a pas de crise », tout en assurant ne l’avoir jamais perturbé en instaurant l’état d’urgence le soir des attentats du 13 novembre 2015, puis en le prolongeant jusqu’en 2017.

« L’opposition jugeait que l’état d’urgence n’était pas à la hauteur de la menace au pays, et à l’inverse, on m’a reproché d’être un ministre liberticide, qui ne respecte pas les libertés. Des choses contradictoires m’étaient reprochées. Mon but était toujours le même : protéger les Français », a-t-il déclaré au sujet de cette mesure très controversée.

Avec le recul, il dit avoir pris toutes les mesures adéquates pour protéger « l’état de droit ».

« Je pense qu’il faut toujours être extrêmement précautionneux quand on prend ces mesures pour faire en sorte que la manière dont elles se déploient soit irréprochable. C’est parce que j’ai eu cette attention permanente que je suis aujourd’hui en situation d’assumer ce que j’ai fait », a-t-il détaillé en entrevue.

Le prolongement de l’état d’urgence pendant plus de deux ans a toutefois suscité de nombreuses critiques en France, notamment de la part d’Amnistie internationale, qui avait rapporté des cas de « force excessive » et des « gestes sans explications ».

Il est tout à fait normal qu’un gouvernement soit critiqué lorsqu’il prend des mesures destinées à renforcer la sécurité, soutient M. Cazeneuve. « Ça ne veut pas dire qu’on est sorti de l’état de droit. »

En conférence, il a par ailleurs affirmé qu’une trentaine d’attentats ont été évités en France pendant la période où l’état d’urgence était en vigueur. « Des perquisitions et des assignations à résidence ont permis de prendre une meilleure connaissance des réseaux et [de procéder au] démantèlement de certains d’entre eux. »

Vivre ensemble

Lorsqu’on fait face à une série d’attentats comme ceux qui ont coûté la vie à environ 250 personnes en moins de deux ans en France, il est primordial de ne pas succomber aux réactions émotives, a par ailleurs martelé Bernard Cazeneuve. « Lorsque des jeunes meurent dans une salle de concert, où ils s’étaient rendus pour vivre un moment de bonheur, il y a un sentiment d’injustice, de révolte. Cette révolte ne doit pas se transformer en confrontation. »

L’ex-premier ministre a conclu sa conférence par un appel à l’unité, en rappelant que l’origine ethnique et l’appartenance religieuse ne déterminent pas la nature du terrorisme. À cet égard, il s’est félicité de n’avoir jamais cédé « au discours de certaines personnes dans des organisations politiques qui désignaient une catégorie de Français, les musulmans, comme étant la cause du mal, alors qu’ils ne le sont pas ».