Russie: indignation après la disculpation d'un député accusé de harcèlement

L'influent député russe Léonid Sloutski
Photo: Alexander Zemlianichenko Archives Associated Press L'influent député russe Léonid Sloutski

Moscou — Un influent député pro-Kremlin accusé de harcèlement sexuel a été disculpé mercredi par le Parlement russe, qui a critiqué les journalistes femmes l’ayant dénoncé pour l’avoir fait « pendant la campagne électorale », entraînant des mesures de rétorsion de deux rédactions influentes.

Les accusations portées contre Léonid Sloutski constituaient le premier cas médiatique de harcèlement sexuel en Russie depuis l’émergence, après l’affaire du producteur hollywoodien Harvey Weinstein, du mouvement #MeToo. Elles ont incité plusieurs femmes à s’exprimer sur le sujet, dans un pays où les cas de harcèlement sont souvent relativisés ou traités avec ironie.

La commission d’éthique de la Douma, la chambre basse du Parlement, « n’a pas trouvé de violations des règles de comportement chez M. Sloutski », a déclaré aux journalistes son président, Otari Archba, s’interrogeant sur ce qui avait poussé les journalistes « à faire ces déclarations en période de campagne électorale ».

Deux journalistes couvrant l’actualité de la Douma, la chambre basse du Parlement russe, et une chargée de production avaient accusé fin février le chef du Comité pour les Affaires internationales de la Douma, Léonid Sloutski, 50 ans, de harcèlement sexuel.

La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a révélé avoir été victime de propos déplacés du député, qu’elle avait remis à sa place.

L’élu, qui avait reçu le soutien anonyme de ses collègues, y compris femmes, s’était d’abord félicité d’avoir « gagné en autorité » avant de finir le 8 mars par « demander pardon » à celles à qui il avait pu causer « volontairement ou involontairement des soucis ».

Le président de la Douma Viatcheslav Volodine avait conseillé aux journalistes incommodées de changer de travail.

La commission d’éthique a écouté pendant près d’une heure deux journalistes ayant accusé M. Sloutski, Farida Roustamova, correspondante du service russe de la BBC, et Daria Jouk, productrice de la chaîne Dojd. La commission a ensuite interrogé le député.

Tout sourire, ce dernier s’est contenté de dire que le comité qu’il dirige « est débordé de travail » après la présidentielle.

« Les députés n’ont même pas essayé d’analyser ce qui s’est passé, ils ont seulement fait part de leur point de vue sur la vie et la morale », a affirmé après la réunion Farida Roustamova. « Leur proposition de nous adresser aux forces de l’ordre n’est pas réalisable, car dans la législation russe, il n’y a pas d’article sur le harcèlement sexuel ».

Daria Jouk a estimé de son côté que la décision avait été « probablement prise d’avance ».

Cette décision a provoqué des réactions inhabituellement vives de médias indépendants qui suivent de près l’actualité parlementaire. Le quotidien Kommersant, « déçu », a indiqué qu’il ne couvrirait plus les activités de M. Sloutski tandis que le média RBK a décidé de ne plus envoyer ses journalistes à la Douma.

Quelques personnes, membres du syndicat des journalistes russes et de l’ONG Amnesty International, ont manifesté devant la Douma pour soutenir les jeunes femmes.

« Ces trois cas ne sont pas uniques. Les médias d’État n’en parlent pas. Il faut en parler publiquement et faire comprendre à d’autres jeunes femmes qui ont vécu la même chose qu’il ne faut pas avoir peur. La société va les soutenir, bien que certains vont dire des saletés à leur égard », a estimé un des manifestants, le journaliste Alexeï Kovalev.