Émoi des deux côtés de l’Atlantique

En Grande-Bretagne, un homme pose une affiche pour manifester sa colère contre Cambridge Analytica et son directeur général, Alexander Nix.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse En Grande-Bretagne, un homme pose une affiche pour manifester sa colère contre Cambridge Analytica et son directeur général, Alexander Nix.

Au lendemain des révélations concernant « le scandale Cambridge Analytica », qui a plongé Facebook dans la tourmente, les autorités chargées de la protection des données des deux côtés de l’Atlantique ont décidé d’enquêter pour éclaircir l’affaire.

Lundi, plusieurs médias ont révélé que la société britannique Cambridge Analytica a récupéré sans leur consentement les données personnelles publiées sur Facebook de 50 millions d’utilisateurs américains, à des fins commerciales et politiques. Le but était de créer un logiciel capable de prédire et d’influencer le vote des électeurs, notamment lors du scrutin présidentiel américain de 2016.

Devant la gravité de l’affaire, les procureurs de New York et du Massachusetts, imités par la Federal Trade Commission (FTC) — régulateur américain du commerce —, ont officiellement lancé leur enquête pour démêler le dossier.

De l’autre côté de l’Atlantique, au Royaume-Uni, l’Information Commissionner’s Office (ICO), a aussi demandé l’autorisation de faire enquête, espérant pouvoir « fouiller les serveurs » et « effectuer une vérification des données ». Le régulateur britannique a assuré qu’il avait dès le 7 mars demandé au cabinet britannique un accès à ses dossiers, mais n’avait pas obtenu de réponse « dans les délais impartis ».

Les députés britanniques ont également convoqué en comité parlementaire le fondateur et président-directeur général de Facebook, Mark Zuckerberg, qui a jusqu’à lundi prochain pour répondre. Le jeune milliardaire a aussi été invité à s’expliquer devant le Parlement européen.

Facebook et Cambridge Analytica se défendent

Cambridge Analytica continuait de nier catégoriquement les allégations mardi. Le conseil d’administration a cependant suspendu le directeur général, Alexander Nix, le temps de l’enquête.

De son côté, Facebook s’est dit mardi « scandalisé d’avoir été trompé » par l’utilisation des données de ses utilisateurs par la société Cambridge Analytica.

Un porte-parole du groupe a affirmé que les dirigeants « travaillaient sans relâche pour obtenir tous les faits et prendre les mesures nécessaires, car ils comprennent la gravité du problème ».

Le scandale a grandement affecté le réseau social lundi, dont l’action a chuté de 6,8 % à la Bourse de New York.

Le réseau social ne devrait pas s’inquiéter pour autant de sa popularité, croit le chercheur en sécurité informatique à l’Université de Sherbrooke Marc-André Léger. « Même s’il perd 10 % de ses utilisateurs, ce ne sera pas significatif, dit-il. On parle d’un énorme réseau social qui compte 2,13 milliards d’abonnés. »

Droit à la vie privée ?

Cette histoire vient resserrer l’étau autour de Facebook, Google et Twitter, accusés depuis des mois de servir des entités liées à la Russie pour manipuler l’opinion publique, notamment lors de la campagne présidentielle américaine ou encore du référendum sur le Brexit en 2016.

Ils se font aussi reprocher de ne pas protéger les données personnelles de leurs utilisateurs.

Leur modèle économique est pourtant légal, soutient le professeur de droit à l’Université Laval Pierre-Luc Deziel, qui rappelle que les données vendues aux annonceurs sont dépersonnalisées, pour rendre impossible l’identification des opérateurs.

Dans le cas de Cambridge Analytica, Facebook aurait dû faire un suivi et vérifier l’identité des chercheurs du cabinet — qui a travaillé pour la campagne du candidat républicain Donald Trump —, d’après M. Deziel. « Les entreprises doivent garantir ce droit à la vie privée qu’ont les citoyens, indépendamment du type des services, gratuits ou non, qu’elles offrent. »

Mais dans les faits, « c’est une utopie que de vouloir garder nos données privées en utilisant de tels sites », nuance Marc-André Léger, chercheur en sécurité informatique à l’Université de Sherbrooke. « Facebook, c’est une entreprise qui est là pour faire de l’argent en monnayant les ressources mises à sa disposition : nos données. C’est logique, c’est attendu ! » poursuit-il.

S’il est légitime de se questionner sur l’éthique de Facebook, le problème vient aussi des utilisateurs, selon M. Léger, qui ne prennent pas le temps de lire ni de s’interroger sur le contrat qu’ils signent, trop pressés de bénéficier de « l’autogratification » que leur apportera le réseau social.

Avec l’Agence France-Presse