À Veïno, «une vache, des cochons»… et «Vladimir Poutine, qui d'autre?»

Situé au cœur géographique du continent européen, l’oblast de Pskov fut une région agricole prospère et densément peuplée. Mais l’économie locale n’a pas survécu à la conversion au marché libre.
Photo: Olga CC Situé au cœur géographique du continent européen, l’oblast de Pskov fut une région agricole prospère et densément peuplée. Mais l’économie locale n’a pas survécu à la conversion au marché libre.

Absence d’emplois, perte de population, sentiment d’abandon… Dans l’oblast de Pskov, une ancienne région agricole et industrielle en déshérence, la population, fataliste, soutient malgré tout le président pour le scrutin de dimanche.

Une odeur de bois fumé flotte dans l’air glacé du matin. Au loin, une scie électrique ronge les arbres ; de temps en temps, un tronc s’écroule dans la poudreuse avec un craquement sourd. Plus près de la route, le cognement monotone de la hache est le seul signe de vie. Perdu au fin fond de l’oblast de Pskov, à l’extrémité occidentale de la Russie, Veïno, dans le district de Gdov, a tout d’un village fantôme. Une partie des maisons, visiblement inhabitées, tournent leurs fenêtres borgnes vers la route. Pas un chat.

Personne n’est capable de dire combien d’habitants vivent dans ce patelin en voie d’extinction, comme tous les villages alentour, et dans tout l’oblast. « 110 personnes sont inscrites sur les listes, dit Marina Bogdanova, qui, en tant que fonctionnaire, fait partie de la commission électorale. Mais au moins la moitié vit ailleurs. » L’institutrice, au chômage depuis que l’école du village a fermé en 2010, sait en revanche qu’il reste quatre enfants encore scolarisés, qui attendent tous les matins, dans l’obscurité, que passe le bus régulier pour les emmener dans la bourgade voisine, à 17 kilomètres. Quand elle a été affectée à Veïno, en 1993, une quarantaine d’enfants fréquentaient l’école.
 

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Dans l’oblast de Pskov, la région russe qui se dépeuple le plus rapidement — 1 600 000 habitants il y a un siècle, 840 000 à la fin de l’époque soviétique et 630 000 aujourd’hui —, les autorités poursuivent depuis 15 ans une politique méthodique « d’optimisation », qui consiste entre autres à regrouper les écoles et les hôpitaux. Elles détruisent ainsi le réseau de services de proximité. Et aggravent une désertification qui s’est accentuée après la chute de l’Union soviétique et qui prend des proportions vertigineuses depuis dix ans, précipitée par l’exode des jeunes, le vieillissement de la population et la médiocrité générale du niveau de vie. « La mortalité est galopante, avec un taux de 20 pour 1000, deux fois supérieur à la natalité. Si rien ne change, d’ici quelques décennies, ce sera le désert », prévient Lev Shlosberg, membre du parti d’opposition Iabloko et député au Parlement régional de Pskov.

« C’est foutu ici »

Dans cette gloubinka, ou province profonde, si l’infirmerie du village n’est officiellement pas fermée, il n’y a plus de médecin depuis que le dernier a pris sa retraite il y a 15 ans. Le centre médical le plus proche est à Gdov, à 30 kilomètres. Restent l’épicerie et la poste, qui fonctionnent en alternance. Svetlana, une femme robuste de 40 ans, est l’unique employée du petit magasin, où elle cumule toutes les fonctions : caissière, vendeuse, manutentionnaire, femme de ménage. Elle se « remplace elle-même » quand elle est en arrêt maladie. C’est le cas en ce moment, en raison d’un bras abîmé par une chute dans la neige en portant le bois nécessaire au chauffage de la boutique. Cette mère de trois enfants cumule avec l’unique emploi à la poste, deux jours par semaine. Pour un revenu total de 13 000 roubles par mois (295 dollars canadiens). La douzaine d’oeufs est à 1,60 dollar, le pain à 40 cents, comme à la ville. « J’ai une vache et des cochons, et mon potager, sinon on ne survit pas », explique Svetlana, qui travaille sans week-ends et sans congés. À la poste, elle distribue surtout les retraites à quelques dizaines de vieux qui vivent dans le coin. « C’est foutu ici. On vivote comme on peut, mais on est oublié de tout le monde. Ça ne s’arrangera jamais. En même temps, j’ai de la chance, j’ai du travail. J’ai le seul emploi disponible dans le village », se réjouit-elle, révélant ses quelques dents en or.

Dimanche, Svetlana ira voter pour Vladimir Poutine. « Pour qui, sinon lui ? Il n’y a personne d’autre. Il nous garantit la paix. Les salaires et les retraites sont versés à temps, tout va bien », assure-t-elle. Mais pourquoi glisser un bulletin pour un président qui n’a pas pu, en 18 ans au pouvoir, assurer la stabilité économique de la région, encore moins la développer ? « Il ne va quand même pas venir réparer nos routes ? La misère ici, ce n’est pas lui le responsable, c’est le gouverneur », tranche Svetlana. Marina tient le même discours (à l’instar des autres villageois croisés ce jour-là) : « Poutine est très actif à son poste. Mais les gens qui sont en dessous se cachent derrière son dos. Ce qui explique notre situation. Il ne peut pas faire tout à la place de tout le monde. J’ai voté pour lui en 2012. Et cette année aussi. Que faire d’autre ? »

Situé au coeur géographique du continent européen, l’oblast de Pskov fut une région agricole prospère et densément peuplée. À l’époque soviétique, on y fabriquait aussi du matériel militaire et des automobiles. Mais l’économie locale n’a pas survécu à la conversion au marché libre. « Aujourd’hui, il n’y a pas d’activité économique qui ferait vivre la région. On ne peut plus la restaurer. Il faut trouver d’autres moyens. Mais l’État n’a pas de politique de soutien aux régions rurales, aux exploitations, à l’entreprise agricole individuelle », se désole Lev Shlosberg. Au contraire, le pouvoir central mise sur la désertification, moins dispendieuse que le soutien et le développement. La région de Pskov est l’une des plus pauvres du pays, et survit essentiellement grâce aux subsides d’État, qui composent environ un tiers de son budget, soit 9 milliards de roubles sur 25 (205 millions canadiens sur 570).

Dans la région, les superficies ensemencées sont quatre fois moins étendues qu’à la fin de l’époque soviétique (environ 240 000 hectares aujourd’hui). Le coeur historique de l’économie régionale, le secteur agricole, bat de moins en moins fort. Les autorités privilégient le développement des grands holdings, qui permettent d’attirer des investissements étrangers, mais asphyxient les petites et moyennes exploitations. « Les holdings emploient essentiellement de la main-d’oeuvre importée, car il en manque ici. Les gens sont partis ou ne sont pas qualifiés, incapables de travailler dans les grandes entreprises », précise Lev Shlosberg.

« Le deal était pourri »

Dans le district de Gdov, qui abritait jadis dix fermes d’État, il ne reste qu’une seule exploitation en activité. Celle d’Alexandre Konachenkov, un jovial agriculteur-agronome de 43 ans, qui a racheté en 2005 un vieux sovkhoze laitier en ruines. Il a retapé quelques bâtisses trapues en brique décolorée et monté une affaire qui marche encore. Sur 300 hectares, il récolte 1500 tonnes de légumes par an, tient un cheptel de 70 têtes, produit un peu de lait, du lard. L’État le soutient à hauteur de 4800 dollars par an, alors qu’il a besoin de 402 000 dollars pour faire tourner l’exploitation et employer quatre personnes, qu’il paie 30 000 roubles par mois (683 dollars). Ici, comme dans le reste du district, il n’y a pas de gaz, on chauffe et on cuisine au bois. « Tant mieux, ça donne du travail à ceux qui vivent de la coupe, ironise le fermier, avant de se rattraper. Le gaz n’est pas installé parce que personne n’a besoin de nous. On va tous crever, et il y aura encore moins de raisons de le faire passer. »

Depuis 2014, la situation s’est encore détériorée. Le Kremlin a répondu aux sanctions occidentales pour l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass en fermant le marché russe aux produits alimentaires européens, tout en promettant aux producteurs russes que cette « politique de substitution aux importations » allait relancer l’agriculture et l’élevage nationaux. « Le deal était pourri. Avant on mangeait de la merde européenne, maintenant on mange de la merde argentine ou chinoise, rigole Alexandre Konachenkov. Et je perds plus d’argent, parce que non seulement je ne vends pas ma production en plus grande quantité, mais en plus mes pièces détachées, semences, et engrais, que j’achète à l’étranger, me coûtent deux fois plus cher parce que le rouble s’est cassé la figure. »

Konachenkov est président de l’association des fermiers de l’oblast et membre du parti Iabloko qui a réussi, à force d’arpenter la campagne, à faire élire ses membres dans plusieurs assemblées locales. « On m’a demandé de faire parvenir des doléances à Poutine, à la veille des élections. Mais s’il n’a rien fait en 18 ans, à quoi ça sert de lui envoyer des lettres ? s’interroge-t-il. Les gens pensent toujours qu’il y a le bon tsar et les mauvais boyards [nobles russes]. »

Personnages concrets

C’est finalement sur cette conviction profonde, qui a toujours caractérisé le rapport des Russes au pouvoir, que repose la popularité de Vladimir Poutine. Y compris et surtout dans les régions les plus déprimées. Si les gens sont prêts à élire localement des représentants de l’opposition, c’est parce qu’ils votent non pour une couleur politique mais pour des personnages concrets, qu’ils voient à l’oeuvre. Mais pour le commandant suprême, la magie opère toujours. Lev Shlosberg y voit surtout une histoire de communication : « Poutine a créé une machine de propagande extrêmement puissante. Quand on ne voit à la télé, 24 heures sur 24, qu’un seul héros, ou saint, la zombification marche sur tout le monde. »

Malgré le succès annoncé, dimanche, les falsifications sont inévitables. Le Kremlin s’est fixé un objectif de 70 % de participation à l’élection présidentielle. « C’est mission impossible dans notre oblast, car moins de 70 % des gens vraiment inscrits demeurent ici, prévient le député. Pour exécuter l’ordre politique, ils seront obligés de faire voter les absents, et plusieurs fois les présents. »