Les droits de la personne, ces grands oubliés des politiques migratoires

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Arrivée massive d'immigrants à Saint-Bernard-de-Lacolle
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Arrivée massive d'immigrants à Saint-Bernard-de-Lacolle

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La Semaine du développement international, organisée au Québec par l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) et ses 67 partenaires sur le terrain, s’intéresse cette année aux droits de la personne en matière de migration. Parce que c’est d’une grande actualité, estime la directrice générale de l’association, Michèle Asselin, « et parce que nos membres se heurtent à cette réalité sur le terrain et qu’elle les interpelle en tant que réseau de coopération et de solidarité internationale ».

« Qui n’a pas vu un reportage sur des migrants presque réduits à l’esclavage et qui prennent des risques inouïs pour fuir leur pays ? demande Mme Asselin. Nos membres qui travaillent sur le terrain à l’international se heurtent à cela. Mais la question des migrations s’invite aussi ici, au Canada et au Québec. Parce que lorsque des milliers d’Haïtiens traversent la frontière en provenance des États-Unis pour demander l’asile au Canada, on devient forcément très concernés. On voulait poursuivre cette réflexion avec la population. »

Or, insiste la d.g. de l’AQOCI, les droits de la personne sont les grands oubliés des politiques migratoires. Et il n’y a pas qu’elle pour le dire. Le message est porté par Louise Arbour elle-même, cette Québécoise ex-juge à la Cour suprême du Canada, ex-haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme devenue, au printemps dernier, représentante spéciale pour les migrations internationales à l’ONU. Depuis, elle interpelle les États et prépare la signature de deux nouveaux pactes.

« Elle a lancé un vibrant appel pour que ces pactes soient robustes, indique Michèle Asselin, et articulés autour du principe fondamental de la garantie des droits des personnes en déplacement. »

Le droit à la protection, à la santé, à l’éducation pour les enfants, de même que la garantie que les demandes soient traitées avec diligence.

10 % obtiennent l’asile

« Le Canada sélectionne ses migrants selon un pointage, explique Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti et participante à plusieurs tables rondes durant la semaine. Il faut rentrer dans des cases, et les migrants qui quittent leur pays pour chercher un endroit sécuritaire n’y parviennent pas. La seule solution pour eux, c’est de demander l’asile. Mais très peu l’obtiennent. »

Car il leur faudrait correspondre aux dispositions des accords de Genève en matière de persécution. Résultat, seulement 10 % environ des personnes demandant l’asile reçoivent une réponse positive de la part du gouvernement canadien, et ce, après de longs mois de procédures.

Mme Villefranche fait valoir que ce n’est pas parce que ça les amuse que des centaines de milliers d’Haïtiens quittent leur île pour aller se réfugier en Amérique du Sud, aux États-Unis ou au Canada. Elle revient sur le cas des migrants haïtiens ayant traversé la frontière à Saint-Bernard-de-Lacolle l’été dernier, rappelant que c’est la menace du président Trump de ne pas renouveler les décrets permettant à 60 000 Haïtiens de trouver refuge aux États-Unis, depuis le séisme de 2010 ayant fait 300 000 morts et 1,2 million de sans-abri, qui les a poussés à faire ce voyage vers le nord.

Et elle critique le manque d’anticipation de la part du gouvernement.

Société solidaire et accueillante

« Ça faisait des mois que nous le prévenions, raconte-t-elle. Nous étions intervenus, notamment pour demander à ce que le protocole mis en place pour les réfugiés syriens soit réactivé. Mais rien n’a été fait avant l’arrivée massive à la frontière. »

Ce manque d’anticipation accroît l’incompréhension de la population, croit-elle par ailleurs. Elle note particulièrement que l’on parle communément de personnes rentrées illégalement sur le territoire alors que ce n’est pas le cas.

« C’est un dispositif prévu par la loi que de traverser la frontière et de se rendre aux autorités pour demander l’asile, rappelle-t-elle. Ce sont des personnes irrégulières. Mais elles ne font rien d’illégal. »

Michèle Asselin insiste pour sa part sur le fait que les migrants sont d’un grand apport économique pour le Canada et qu’ils contribuent à l’aide auprès de leurs familles dans le monde. Elle rappelle également que ce ne sont pas les pays occidentaux qui reçoivent la plus grande part de migrants, mais bien les régions limitrophes des États que les déplacés quittent, à savoir l’Afrique, notamment le Nord, et le Moyen-Orient.

« Le Canada est un pays riche, qui n’est pas en crise économique, note-t-elle. Il pourrait faire beaucoup plus. Il pourrait notamment accueillir bien plus d’Haïtiens qu’il le fait. C’est une population qui s’intègre très bien du fait que la diaspora est déjà très présente. Nous sommes une société solidaire et accueillante, mais nous pourrions l’être plus encore, car cela ne nous menace en rien. Ça nous renforce au contraire. »

Mobiliser les citoyens par la bédé

Marouchka est Haïtienne. Après plusieurs années passées aux États-Unis, elle choisit de partir plus au nord avec sa fille, pour ne pas risquer d’être renvoyée dans son pays par le gouvernement Trump. On la retrouve dans un bus reliant Boston à la frontière canadienne. Comme plusieurs de ses compatriotes, elle a décidé de passer la frontière et de se rendre aux autorités afin de demander le statut de réfugiée. Chacun raconte son histoire.

Marouchka, sa fille, Pierre, ouvertement gai et ne pouvant donc pas retourner en Haïti du fait des lois homophobes, ou encore la tante Mirlande, installée à Montréal depuis une trentaine d’années, sont des personnages fictifs, tous issus de l’imagination de la bédéiste Anouk Tremblay. Pour la quatrième année, l’AQOCI a en effet décidé d’utiliser la bande dessinée pour faire passer son message.

« C’est un média qui touche aussi bien les adultes et les adolescents et qui permet de partir de la petite histoire pour raconter la grande, explique Marie Brodeur Gélinas, qui a coordonné la production de la BD à l’AQOCI. On évoque les enjeux tout en les personnalisant, et on y joint des fiches d’informations complémentaires pour apporter des éléments plus factuels. Ce matériel est très prisé par nos membres pour leurs ateliers et autres tables rondes. »

Il y a deux ans, le sujet portait sur les réfugiés syriens. Cette année, 1000 exemplaires avaient été tirés, mais il a fallu depuis refaire plusieurs impressions pour répondre à la demande, de la part notamment de certains cégeps et de bibliothèques. L’AQOCI espère que cette nouvelle mouture remportera le même succès, afin d’intéresser le plus grand nombre au sort des demandeurs d’asile haïtiens ayant passé la frontière l’été dernier, et qui sont toujours sans statut.