Raffarin III fait une place de choix à Sarkozy

Paris — Trois jours après la débâcle des régionales, Jean-Pierre Raffarin a formé hier un nouveau gouvernement très politique, où une place de choix, Bercy, échoit à l'enfant terrible de la droite, Nicolas Sarkozy.

À deux mois des européennes, l'équipe constituée autour d'un premier ministre affaibli aura pour mission de poursuivre les réformes, notamment celle de l'assurance-maladie, dans un climat économique et social difficile.

Nicolas Sarkozy, qui a vu Matignon lui échapper pour la deuxième fois depuis mai 2002, devient un véritable premier ministre bis avec le titre de ministre d'État.

Celui qui ne cache plus ses ambitions présidentielles, quitte à froisser les susceptibilités chiraquiennes, est à la tête d'un vaste pôle de l'Économie, des Finances et de l'Industrie avec, auprès de lui, un fidèle, Patrick Devedjian, à l'Industrie, et Dominique Bussereau, un proche de Jean-Pierre Raffarin, au Budget.

Il sera également secondé par Christian Jacob, promu ministre délégué aux PME, au Commerce, à l'Artisanat, aux Professions libérales et à la Consommation, et par François Loos, qui reste ministre délégué au Commerce extérieur.

Mais Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin, épaulés en coulisses par le président de l'UMP, Alain Juppé, ont placé sur orbite deux possibles contrepoids à l'omniprésent Nicolas Sarkozy: Dominique de Villepin, proche entre les proches du chef de l'État, assurera sa succession au ministère de l'Intérieur.

La tentation hexagonale est risquée pour l'ancien secrétaire général de l'Élysée, qui a passé près de deux ans à la tête du ministère des Affaires étrangères, gagnant ses galons dans l'opinion publique à la faveur de la crise irakienne.

Dominique de Villepin sera assisté par Jean-François Copé, qui reste porte-parole du gouvernement.

Le deuxième contrepoids possible à la montée en puissance de Nicolas Sarkozy est le «chiraco-compatible» François Fillon, qui reste numéro trois du gouvernement au ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

Il reviendra à Jean-Louis Borloo, ministre de l'Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale, et à Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé et de la Protection sociale, de mettre en musique l'orientation sociale que le premier ministre a promis de mettre en oeuvre après la débâcle de la droite aux régionales.

Michèle Alliot-Marie reste à la Défense et Dominique Perben à la Justice. Dominique de Villepin sera remplacé au Quai d'Orsay par Michel Barnier, actuel commissaire européen.

Au total, le gouvernement compte cinq membres de plus que l'équipe précédente. Mais l'UDF de François Bayrou n'est représentée que par Gilles de Robien, qui reste ministre de l'Équipement et des Transports, perd le Logement mais gagne l'Aménagement du territoire.

La gauche a aussitôt fustigé ce gouvernement «Raffarin III», auquel Jacques Chirac laisserait «cent jours» pour redresser la barre.

Le député socialiste Manuel Valls a dit ne voir dans Raffarin III qu'une «armée mexicaine», un «gouvernement de clan pour protéger les intérêts personnels de MM. Chirac et Juppé».

Le gouvernement Raffarin III, c'est «on prend les mêmes et on recommence», a jugé la secrétaire nationale du Parti communiste, Marie-George Buffet, qui a accusé la droite d'être «complètement sourde au suffrage universel». Face à cette situation, c'est «la résistance dans la rue, au Parlement, dans les régions, qui est à l'ordre du jour», a-t-elle ajouté. «Le gouvernement n'aura pas les mains libres: Raffarin III n'a aucune crédibilité pour gouverner aujourd'hui.»

Invité hier matin sur France Inter, le député PS Arnaud Montebourg avait fustigé par avance un gouvernement d'«illégitimes». Éternel ennemi de Dominique de Villepin, il avait exprimé «quelque inquiétude» à l'annonce de l'arrivée de l'ancien secrétaire général de l'Élysée place Beauvau, l'accusant d'être un «spécialiste des coups tordus».

«Nous devrons être très vigilants sur les méthodes de ce bonapartiste notoire», avait-il ajouté en référence à l'auteur des «Cent-Jours».

Pour la porte-parole de Lutte ouvrière, Arlette Laguiller, «personne de sensé ne peut espérer que le petit jeu de chaises musicales entre des ministres qui ont tous montré leur mépris ouvert vis-à-vis du monde du travail peut augurer d'un changement politique quelconque».

Le président du Front national d'extrême droite Jean-Marie Le Pen a estimé que le gouvernement Raffarin III ne résisterait pas aux élections européennes. Quant à l'UDF Hervé Morin, il a jugé que «ce qui compte, c'est la politique qui sera menée». «Qu'on donne un vrai cap et une vraie orientation au pays et qu'on dise aux Français la vérité sur la situation de la France et le gouvernement Raffarin pourra peut-être avoir des jours meilleurs demain.»

Après trois jours de tumulte politique, Jacques Chirac sera ce soir l'invité de France 2 et TF1.

Jean-Pierre Raffarin engagera lundi à 15h la responsabilité de son nouveau gouvernement sur une déclaration de politique générale devant l'Assemblée nationale.