La Palestine en manque de contraceptifs

Deux femmes déambulent dans le camp de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza.
Photo: Said Khatib Agence France-Presse Deux femmes déambulent dans le camp de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza.

Alors qu’un gouvernement d’union entre l’Autorité palestinienne, en Cisjordanie, et le Hamas, à Gaza, doit voir le jour, les deux ministères de la Santé parallèles travaillent à leur rapprochement.

« On a tout préparé pour qu’ils puissent comprendre facilement la gravité de la situation, et on va voir ce qu’ils vont vraiment pouvoir faire. Parce que des problèmes de santé publique, ici, on n’en manque pas », explique Youssef Abou al-Rich, du ministère de la Santé à Gaza. Après une décennie de division délétère, une délégation du ministère de la Santé de Ramallah arrive aujourd’hui à Gaza pour amorcer la passation de pouvoirs avec le ministère de la Santé local. Les deux principaux mouvements palestiniens, le Hamas et le Fatah, ont signé un accord de réconciliation en octobre. Un gouvernement unifié doit bientôt voir le jour et marquer la fin de plus de dix ans d’opposition destructrice entre ces deux pouvoirs, celui de l’Autorité palestinienne à Ramallah, dominé par le Fatah, et celui conduit par le mouvement islamiste du Hamas, à Gaza.

Parmi les nombreux dossiers qui doivent être étudiés aujourd’hui : le transfert des patients de Gaza vers des hôpitaux pouvant les soigner à l’extérieur du territoire, les livraisons de médicaments à l’enclave, ou encore les salaires des employés du service public recrutés par le Hamas depuis sa prise de pouvoir en 2007 — on ne sait pas encore si l’Autorité palestinienne acceptera de les prendre en charge.

Pour l’instant, l’Autorité palestinienne a utilisé la santé pour faire pression sur la bande de Gaza. Cet été, elle a considérablement diminué les permis pour les patients de Gaza — dépourvu de tout service de radiothérapie, par exemple — qui doivent se faire soigner à l’extérieur. La dernière livraison complète de médicaments pour les hôpitaux publics remonte à mars. Plus de 40 % des produits nécessaires au bon fonctionnement des structures de santé sont en rupture de stock.

Coupes budgétaires

La pénurie chronique de contraceptifs est, en revanche, un problème qui concerne l’ensemble des Territoires palestiniens. Ramallah va devoir faire face à une situation critique qu’elle néglige depuis des années. L’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population), l’agence de l’ONU qui se charge de fournir la plupart des contraceptifs presque gratuitement aux Palestiniens, n’a plus la trésorerie pour approvisionner les hôpitaux et les structures d’aide aux réfugiés — dans la bande de Gaza, ils représentent plus de deux tiers des habitants. Le budget requis n’est pas certes pas énorme, 500 000 dollars par an, mais l’antenne palestinienne de l’UNFPA dit rencontrer des difficultés de financement croissantes. Elle a récemment subi un coup dur : début avril, les États-Unis, longtemps l’un de ses principaux contributeurs financiers, ont cessé leurs dons à l’agence.

À Jérusalem, Anders Thomsen, directeur de l’UNFPA pour les Territoires palestiniens, affirme mettre en garde les autorités depuis près de deux ans sur les coupes budgétaires de son organisation : « Nous avons plusieurs fois expliqué que nous ne pouvions plus financer la contraception comme nous le faisions auparavant, car nos budgets ont baissé et nos efforts sont orientés vers des pays plus nécessiteux », comme la Syrie ou l’Irak. Divers mécanismes d’urgence ont été mis en place pour éviter une crise totale, mais la situation reste « incertaine », selon Thomsen. L’Autorité palestinienne va devoir prendre le problème à bras-le-corps.

On a trop d'enfants ici ! Quand j'ai appris que j'étais encore tombée enceinte, je me suis demandé comment on allait faire financièrement et il y a une partie de moi qui refusait de l'accepter.

Dans la bande de Gaza, bien que les femmes aient en moyenne quatre à cinq enfants, la prise de contraceptifs est courante (53 % des femmes mariées utilisent une méthode de contraception). Même le cheikh Omar Nofal, autorité religieuse et juridique respectée de la bande de Gaza, l’approuve : « C’est autorisé si c’est choisi par le couple, le Coran le dit. »

À Ramallah, le vice-ministre de la Santé, Asad al-Ramlawi, assure que son département paiera lui-même les contraceptifs si nécessaire. Mais les finances de l’Autorité palestinienne, largement dépendantes de l’aide internationale, affichent cette année un déficit de plus d’un milliard de dollars. Plusieurs pays ont réduit leurs subventions, et le manque à gagner devrait s’élever à plus de 893 millions de dollars en 2017, ce qui oblige le gouvernement à tailler dans les dépenses.

Avortements sauvages

En 2016, plusieurs centres médico-sociaux de la bande de Gaza se sont retrouvés à court de contraceptifs — pour des problèmes logistiques et financiers entre l’UNFPA et l’Autorité palestinienne. La directrice de l’un des centres avait alors recensé des cas de grossesses non désirées et des tentatives d’avortements sauvages.

« On a trop d’enfants ici ! Quand j’ai appris que j’étais encore tombée enceinte, je me suis demandé comment on allait faire financièrement et il y a une partie de moi qui refusait de l’accepter », raconte Yasmine Ghadi, habitante du camp d’Al-Shati, mère de deux enfants et enceinte de huit mois. L’avant-dernier a à peine un an : « Je perds déjà patience avec lui, et on n’a même pas de quoi lui acheter assez de couches, donc cette grossesse supplémentaire n’est pas du tout sereine : je ne sais pas de quoi sera fait demain entre le chômage, le blocus et les guerres », s’inquiète cette femme de 24 ans, mariée depuis six ans. « Pourquoi avoir un enfant de plus ? Faire un autre malheureux, qui vivra dans la misère ou mourra au combat ? », s’interroge sa belle-mère, Basma.

Yasmine et son mari se sont disputés longuement avant de trouver une solution. « Il avait perdu son emploi depuis quelques semaines quand on a compris que j’attendais un nouvel enfant, et il a failli me renvoyer dans ma famille, raconte-t-elle. Je lui ai parlé et il a compris que, dès que j’accoucherai, cette fois-ci, je devrais prendre un contraceptif. » Elle ira se renseigner après la naissance, mais on l’a d’ores et déjà prévenue à l’hôpital : on manque de tout.

Le plan B pourrait être de s’approvisionner hors du marché public. Mais dans les pharmacies, une plaquette de pilules contraceptives coûte plus de 10 dollars. Un prix inabordable pour la plupart des Gazaouis : 42 % de la population active est sans emploi (65 % des femmes) et 86 % de la population est dépendante de l’aide humanitaire pour sa survie. Um Malek, 27 ans et quatre enfants, vit dans un grand camp de réfugiés du centre de la bande de Gaza. Si aucune solution n’est trouvée par l’UNFPA, l’Autorité palestinienne ou les bailleurs de fonds internationaux, elle prédit « un bazar dingue » : « explosion des naissances, du chômage, et des divorces… ce serait une nouvelle guerre ».