Les Catalans se dressent devant la répression de Madrid

Les méthodes employées par Madrid pour tenter d’empêcher la Catalogne de tenir un référendum sur l’indépendance de cette région de l’Espagne ont suscité une vive réaction des citoyens.
Photo: Josep Lago Agence France-Presse Les méthodes employées par Madrid pour tenter d’empêcher la Catalogne de tenir un référendum sur l’indépendance de cette région de l’Espagne ont suscité une vive réaction des citoyens.

Madrid a continué sur sa lancée répressive en perquisitionnant mercredi dans les bureaux du gouvernement régional catalan et en arrêtant une douzaine de ses hauts responsables. Après les menaces verbales et les saisies de matériel électoral, ces nouvelles opérations policières, destinées à empêcher la tenue du référendum du 1er octobre, constituent pour plusieurs un tournant dans la campagne.

Apprenant sur les réseaux sociaux que des dirigeants avaient été arrêtés — une première depuis 2011 —, des milliers de Catalans indignés se sont rassemblés devant les bureaux du ministère de l’Économie tout près de la place de Catalogne, perturbant la circulation et scandant des slogans sur la liberté de voter. « J’ai eu le sentiment que c’était le début d’une révolution », raconte le cinéaste Alexandre Chartrand, qui après Le peuple interdit tourne un second film sur le mouvement indépendantiste catalan. « Je suis arrivé et les gens s’étaient éparpillés. Ils avaient commencé à bloquer la Gran Vía et les automobilistes sortaient des voitures parce qu’ils ne pouvaient rien faire. J’ai eu les larmes aux yeux. J’ai eu une émotion de voir ces gens-là qui en avaient assez de la répression et qui sont sortis dans la rue pour dire “ça suffit”. »

Jusqu’ici, plus d’une vingtaine de perquisitions ont aussi été menées dans divers bureaux (ministères) du gouvernement régional de Catalogne, permettant de saisir une bonne quantité de matériel électoral, notamment quelque 10 millions de bulletins qui devaient être utilisés pour le référendum. L’une des figures importantes arrêtées est Josep Maria Jové, le secrétaire général des Affaires économiques et bras droit du vice-président Oriol Junqueras, qui s’occupe des affaires économiques de la région.

Ces opérations policières ont pu être menées sur ordre d’un juge dans le cadre d’une enquête où une vingtaine de personnes pourraient être accusées de désobéissance, d’abus de pouvoir et de détournement de fonds relativement au référendum. Rappelons qu’à l’heure actuelle, toutes les dépenses publiques catalanes sont désormais essentiellement contrôlées par Madrid.

Encore plus de répression

La mairesse de Barcelone, Ada Colau, a rapidement dénoncé la « dérive autoritaire de l’État » sur Twitter tandis que le président catalan, Carles Puigdemont, qui juge « illégales » les perquisitions, accuse Madrid de carrément adopter une « attitude totalitaire ».

Pour Xavier Arbós, professeur spécialiste du droit constitutionnel à l’Université de Barcelone et d’allégeance fédéraliste, les opérations policières de mercredi découlent de procédures légales, mais il admet que « l’image que ça donne est celle de la répression ». « Et l’effet est scandaleux », se désole-t-il. Connu pour ses positions indépendantistes, l’historien Joan Culla i Clarà n’est pas surpris de l’intransigeance du chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy. « Malheureusement, ce n’est pas étonnant de voir de telles choses », lance-t-il. « Qui plus est avec un gouvernement comme celui que l’Espagne a depuis cinq ans déjà, celui de M. Rajoy, celui de la droite, une droite nationaliste espagnole qui n’accepte pas que la Catalogne se sépare. »

Pour M. Culla i Clarà, nul doute que le gouvernement Rajoy s’est installé dans une dynamique d’escalade et qu’il n’a « plus de limites ». « Ça ne me surprendrait pas du tout si au début de la semaine prochaine on arrêtait le président de la Generalitat [gouvernement catalan]. La logique de la journée de [mercredi] porte à penser que si le gouvernement central ne capitule pas, et il ne va pas le faire, la prochaine chose sera de tenter de couper la tête du référendum en arrêtant des élus et des leaders politiques. »

Pour le chef du gouvernement espagnol, ce sont plutôt les dirigeants séparatistes de Catalogne qui doivent « arrêter l’escalade ». Lors d’un discours télévisé, Mariano Rajoy a appelé le gouvernement catalan « qui a pris la tête de ce défi [à] renoncer une fois pour toutes à cette escalade de […] désobéissance ».

Vers de la violence ?

Mercredi, quelques scènes de tension et bousculades ont opposé les forces de l’ordre aux indépendantistes indignés, dont certains ont chahuté des voitures de la garde civile. Malgré tout, le mot d’ordre de demeurer calme et pacifique semble être respecté, remarque Joan Vintró Castells, spécialiste du droit constitutionnel à l’Université de Barcelone. « C’était le point d’interrogation de tout ce processus politique. Est-ce qu’il y aurait une réponse citoyenne dans la rue ? Pour l’instant, il semble que devant l’attitude répressive du gouvernement espagnol, la population demeure pacifique, dit-il. Mais bien entendu, lorsqu’il y a des milliers de personnes dans la rue et des policiers espagnols, le risque que quelques personnes fassent des folies est toujours présent. »

Sa crainte est partagée par le professeur Arbós. « Je suis préoccupé. Est-ce que ces turbulences seront permanentes ? Je crains qu’il n’y ait un incident grave, à un moment donné. Une voiture de police qui accélère et qui frappe un piéton ou, pire, un policier qui, dans l’action, finit par tirer une balle », dit-il, se disant aussi inquiet de la polarisation de la société.

Les quelque 7,5 millions de Catalans sont effectivement divisés sur la question de l’indépendance, même si la majorité (70 %) dit souhaiter vouloir s’exprimer lors d’un référendum. Et selon l’historien Joan Culla i Clarà, les récents événements et la ligne dure adoptée par Madrid ne feront qu’accentuer ce désir d’aller voter. « Ceux qui se disent indépendantistes seront plus nombreux à aller voter pour divorcer de l’Espagne. »

Pour Xavier Arbós, c’est le gouvernement espagnol lui-même qui est une « usine à indépendantistes », caricature-t-il. « Ça confirme le coeur de son discours qui est qu’on doit être indépendants non pas parce qu’on se sent catalan, mais plutôt parce qu’on est dans un État qui n’a pas de respect pour la démocratie et nos droits. » Le cinéaste Alexandre Chartrand dit avoir entendu des fervents du « non » se montrer désormais favorable à l’indépendance. « Ça a changé le vent de bord », dit-il. Une manifestation spontanée devrait avoir lieu samedi, en réaction aux événements des derniers jours.

Québec reste les bras croisés

Le gouvernement du Québec reste muet sur la répression exercée par Madrid sur le nord-est de la péninsule Ibérique à quelques jours d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne. La ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre, s’est contentée de dire mercredi que l’arrestation de figures importantes du mouvement indépendantiste catalan « n’est peut-être pas la meilleure chose à faire » pour le gouvernement espagnol. L’extrême réserve observée par Mme St-Pierre a choqué le Parti québécois et Québec solidaire. « Nous ne demandons pas aujourd’hui à des pays de se prononcer pour le “oui” ou pour le “non”, on leur demande de se prononcer pour le respect de la démocratie », a déclaré le chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée. La sortie médiatique de Mme St-Pierre apparaît d’autant plus surprenante que la Politique internationale du Québec, dévoilée au printemps dernier, stipule que la démocratie fait partie des « valeurs les plus fondamentales du Québec » avec la « primauté du droit » et le « respect des droits et libertés de la personne ». Ainsi, le Québec « appuie [habituellement] les efforts consacrés à leur protection et à leur promotion ». Marco Bélair-Cirino


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