«Du journalisme, pas du terrorisme», se défend le quotidien turc «Cumhuriyet»

Une large campagne de mobilisation internationale a été lancée pour la défense des journalistes du quotidien. Sur notre photo, une manifestation de soutien, à Istanbul, le 24 juillet. On peut lire sur la banderole : «
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse Une large campagne de mobilisation internationale a été lancée pour la défense des journalistes du quotidien. Sur notre photo, une manifestation de soutien, à Istanbul, le 24 juillet. On peut lire sur la banderole : « "Cumhuriyet" ne sera pas réduit au silence ».

Plusieurs journalistes du quotidien turc Cumhuriyet, farouche critique du président Recep Tayyip Erdogan, ont rejeté lundi les accusations d’activités « terroristes » pesant contre eux, lors d’un procès qui cristallise les inquiétudes liées à la liberté de la presse en Turquie.

Pour les défenseurs des droits de la personne, cette affaire est emblématique de l’érosion des libertés depuis le putsch manqué du 15 juillet 2016, suivi de purges massives qui ont frappé les élus prokurdes, les médias et les ONG.

Ce procès survient alors que des voix européennes, à commencer par celle de Berlin, se sont élevées la semaine dernière contre Ankara après l’arrestation de plusieurs défenseurs des droits de l’homme, dont la directrice d’Amnesty International pour la Turquie et un militant allemand.

C’est un procès kafkaïen. Cumhuriyet est un symbole, l’héritier d’une tradition de journalisme critique et d’enquête. Le gouvernement tente de le détruire par tous les moyens.

 

Au total, 17 journalistes, dirigeants et autres collaborateurs actuels ou passés de Cumhuriyet, un quotidienfondé en 1924, sont accusés notamment d’avoir aidé diverses « organisations terroristes armées ». Ils risquent jusqu’à 43 ans de prison.

Mais Cumhuriyet (« République »), l’un des plus anciens journaux turcs, qui s’est forgé une solide réputation à force de révélations embarrassantes pour le pouvoir, dénonce un procès politique visant à abattre l’un des derniers organes de presse indépendants du pays.

Cumhuriyet« n’a ni relation, ni contact, ni de liens avec des organisations interdites, le terrorisme, des groupes terroristes. La seule activité que mène ce journal, c’est du journalisme », a déclaré au tribunal son patron, Akin Atalay, un des accusés.

« Un procès kafkaïen »

Comme un symbole, l’ouverture de ce procès coïncide avec la « Journée de la presse » en Turquie, célébrant la levée en 1908 de la censure officielle qui existait sous l’Empire ottoman.

Certains des plus grands noms du journalisme turc étaient jugés lundi, comme le chroniqueur francophone Kadri Gürsel, le journaliste d’investigation Ahmet Sik, le féroce caricaturiste Musa Kart, sans oublier le rédacteur en chef, Murat Sabuncu. Parmi les accusés, 11 sont en détention préventive, la plupart depuis près de neuf mois.

Les collaborateurs de Cumhuriyet sont accusés d’avoir aidé une ou plusieurs « organisations terroristes », selon l’acte d’accusation, qui cite les séparatistes kurdes du PKK, un groupuscule d’extrême gauche appelé DHKP-C et le mouvement du prédicateur exilé aux États-Unis Fethullah Gülen, désigné par Ankara comme le cerveau de la tentative de putsch, ce que celui-ci dément catégoriquement.

L’acte d’accusation présente Cumhuriyet comme un journal qui mène une opération visant à faire de la Turquie et de M. Erdogan des « cibles » en ayant recours à des procédés de « guerre asymétrique ».

« C’est un procès kafkaïen », a dit à l’AFP le représentant de RSF en Turquie, Erol Onderoglu. « Cumhuriyet est un symbole, l’héritier d’une tradition de journalisme critique et d’enquête. Le gouvernement tente de le détruire par tous les moyens ».

Le procès s’est ouvert avec la déclinaison de l’identité et la défense des accusés, accueillis par des applaudissements de la foule venue les soutenir, a constaté un journaliste de l’AFP.

La seule activité que mène ce journal, c’est du journalisme

 

« Cumhuriyet n’a pas peur, ne se rendra pas, n’abandonnera pas », a lancé M. Akin, le patron du quotidien. « L’indépendance et la liberté sont l’ADN de ce journal », a-t-il ajouté.

Lors de l’audience, le chroniqueur Kadri Gürsel, écroué depuis près de neuf mois, a tourné en dérision les accusations de liens avec la mouvance güléniste au motif qu’il a reçu des SMS ou des appels de partisans présumés du prédicateur.

« Il n’y a aucun élément justifiant une incarcération, rien que des calomnies » dans l’acte d’accusation, a-t-il balayé.

« Ce procès est une épreuve pour la Turquie », a estimé l’un des accusés comparaissant libres, l’éditorialiste Aydin Engin. « Recep Tayyip Erdogan dit que la justice est neutre en Turquie, nous allons voir », a-t-il ajouté.

Le caricaturiste Musa Kart a qualifié les accusations contre lui d’« injustes, infondées et inacceptables ».

Selon le site P24, spécialisé dans la liberté de la presse, 167 journalistes sont détenus en Turquie, dont la majorité dans le cadre de l’état d’urgence décrété après la tentative de putsch.