La Guerre froide livre encore des secrets en Slovénie

L'intérieur du bunker Skrilje, situé dans une forêt à 90 mètres sous le sol sur une base militaire scellée près de la ville de Kocevje, en Slovénie
Photo: Joe Klamar Agence France-Presse L'intérieur du bunker Skrilje, situé dans une forêt à 90 mètres sous le sol sur une base militaire scellée près de la ville de Kocevje, en Slovénie

Les Slovènes pensaient la Guerre froide et la Yougoslavie communiste reléguées dans les livres d’histoire, mais les vestiges de cette période ressurgissent parfois de manière inattendue…

Au sud du pays, dans la région boisée de Kocevje, l’existence d’un bunker souterrain des années 1950 n’a été révélée aux habitants qu’il y a quelques mois, quand les autorités ont annoncé son ouverture au public.

À une heure de route plus à l’ouest, c’est derrière une porte en fer restée verrouillée durant des décennies que le propriétaire d’un célèbre hôtel a fortuitement découvert une salle d’espionnage tout équipée, comme si ses occupants avaient quitté les lieux hier.

À Kocevje, « il y a toujours eu des rumeurs » sur l’existence d’un bunker dans la zone militaire protégée mais jamais rien d’officiel, explique Mihael Petrovic Jr., guide de cette toute nouvelle attraction.

Photo: Joe Klamar Agence France-Presse L'intérieur d'une salle de surveillance entièrement équipée, découverte récemment dans une pièce secrète de l'hôtel Jama

Dans un dédale de couloirs voûtés, les Slovènes peuvent découvrir depuis début juin l’abri souterrain de 800 m2 accueillant un centre de communication militaire dont toutes les machines, claviers, écrans, certifiés d’époque, brillent comme un sou neuf sous les yeux des premiers visiteurs.

Les téléphones portables doivent être laissés à l’entrée de la zone militaire et un bandeau pour les yeux est proposé à ceux voulant revivre le grand frisson de la clandestinité, le temps du trajet d’un quart d’heure jusqu’au bunker.

Un portrait de Tito, le dirigeant historique de la République fédérale socialiste de Yougoslavie, de 1945 jusqu’à sa mort en 1980 à Ljubljana, la capitale slovène, trône sur un des bureaux.

« C’est un morceau de notre histoire, un morceau de la Guerre froide », lorsque le monde était divisé entre le bloc communiste mené par l’URSS et le camp occidental autour des États-Unis, rappelle le guide. La Yougoslavie de Tito, tout en demeurant un régime communiste et autoritaire, avait rompu avec Moscou en 1948 et rejoint le camp des pays non-alignés.

Les bunkers de l’époque titiste devaient permettre de protéger le pays des bombes russes ou américaines. Une cinquantaine d’abris trufferaient le territoire de l’ex-Yougoslavie, selon l’ancien officier slovène Marijan Kranjc, auteur d’un ouvrage sur le sujet, dont certains sont de dimensions extraordinaires, comme la base aérienne souterraine Zeljava à Bihac, sur la frontière entre la Croatie et Bosnie-Herzégovine.

Le savoir-faire des ingénieurs yougoslaves a d’ailleurs été exporté dans les pays non-alignés et des bunkers de cette période ont été bâtis en Libye et Irak, selon l’ouvrage.

Photo: Joe Klamar Agence France-Presse Vue à l'intérieur du bunker Skrilje

Invités sous surveillance

Tito était bien placé pour connaître l’utilité de ces refuges, ayant lui-même réussi à échapper à une attaque aérienne allemande contre la résistance yougoslave, en 1944 à Drvar, en se cachant dans un abri à flanc de montagne.

Lorsqu’il recevait des hôtes de marque, Tito aimait leur faire visiter l’une des attractions majeures du territoire slovène : les grottes de Postojna, impressionnant réseau de galeries karstiques. Les invités étaient hébergés à l’hôtel Jama, voisin du site, l’un des plus grands de la Yougoslavie à l’époque.

Son directeur Marjan Batagelj a reçu l’un des chocs de sa carrière lorsque de récents travaux de rénovation de l’établissement ont révélé une porte en métal, à l’arrière du bâtiment, qui n’avait jamais été ouverte.

Faute de clef, nous avons dû faire sauter le verrou. Nous pensions trouver un espace de rangement mais nous avons pénétré dans un autre univers.

Sous ses yeux, sous une épaisse couche de poussière : trois pièces reliées entre elles, parcourues de câbles de communication semblant dater des années 1970, des boîtes de cassettes audio vides, des formulaires de télégramme et des bureaux couverts de papiers jaunis aux inscriptions parlantes : « attaque nucléaire », « système d’alarme », « frappe aérienne », « catastrophe naturelle ».

Les pièces ne figuraient sur aucun plan de l’hôtel que ce quinquagénaire a repris il y a six ans mais leur usage ne fait guère de doute : « selon les experts, c’était un endroit au croisement d’activités militaires et civiles, un genre de centre d’information mêlant surveillance, écoutes et alerte en cas de menace ».

Mais l’autre surprise du directeur fut aussi la réaction de certains employés : « beaucoup connaissaient l’existence de ce lieu mais n’en ont jamais parlé […]. Ils pensent encore qu’il aurait mieux valu ne pas en parler du tout ».