Turquie: le pouvoir d’informer séquestré

Yonca Verdioglu en route vers la prison où est enfermé son mari, le journaliste Ahmet Sik
Photo: Lisa-Marie Gervais Le Devoir Yonca Verdioglu en route vers la prison où est enfermé son mari, le journaliste Ahmet Sik

Yonca Verdioglu s’engouffre dans la station de métro de la place Taksim, un gros sac de sport sur l’épaule. « Je lui apporte quelques effets. Il n’a droit qu’à trois chemises et deux pantalons. Pas bleu marine ni kaki militaire, dit-elle. C’est fou, les règlements qu’ils ont. »

Son époux, Ahmet Sik, journaliste d’enquête au quotidien indépendant Cumhuriyet, une des personnalités médiatiques de la Turquie, est détenu depuis six mois à la prison de Silivri, établissement à sécurité maximale à quelque 80 km d’Istanbul. Son crime ? Propagande terroriste pour le mouvement kurde et la confrérie islamo-conservatrice de l’imam Fetullah Gülen (FETÖ), accusée d’avoir fomenté le coup d’État raté du 15 juillet 2016 contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.

Le journal presque centenaire de centre gauche pour lequel Ahmet Sik travaille est d’ailleurs une des cibles de choix du régime Erdogan, qui cherche à faire taire l’opposition : une vingtaine de ses employés ont été arrêtés, dont tous les membres de la fondation qui le dirige. Plus de la moitié sont toujours détenus. Dans tout le pays, après presque un an d’état d’urgence, 150 000 personnes — soldats, fonctionnaires, enseignants — ont été suspendues ou destituées. Dans le lot, 2500 journalistes et autres professionnels des médias ont été limogés et plus de 150 sont détenus.

 

Des têtes d’affiche, comme le responsable turc de Reporters sans frontières ou celui du journal laïc d’opposition Sözcü, ont également été interpellées par la justice. D’autres, comme Can Dündar, ex-rédacteur en chef du Cumhuriyet, vivent en exil. Le photographe français Mathieu Depardon, travaillant pour le National Geographic, a été enfermé pour « propagande terroriste » et finalement libéré et expulsé vendredi, après un mois de détention.

« L’État de droit ? Ça n’existe pas chez nous. Mon mari est un otage politique. Comme tous les journalistes qui ont été emprisonnés », laisse tomber Yonca, qui travaille pour une fondation allemande financée par les Verts. Même un de ses avocats a été enfermé avec lui dans la même cellule. « Absurde », siffle-t-elle.

Souriante et candide, visage rond aux pommettes saillantes, Yonca Verdioglu n’en a pas moins une énergie de battante et un petit côté rebelle, comme les bouclettes indisciplinées qui dansent sur son front. Dans le métro, elle s’indigne, ne prenant même pas la peine de chuchoter. « C’est possible que certains journalistes n’aient pas bien fait leur travail. Mais est-ce une raison pour les mettre en prison ? C’est aux lecteurs de décider d’acheter le journal ou pas. Être journaliste n’est pas un crime. »

Liberté de presse confisquée

Plus de 170 organes de presse ont été fermés

Plus de 150 journalistes et écrivains sont derrière les barreaux

La Turquie est 155e sur 180 dans le classement de la liberté de la presse
Source : Reporters sans frontières

Conditions de détention

Ahmet Sik, 46 ans, et son avocat Bülent Utku, 62 ans, subissent l’isolement. Ils sont enfermés ensemble dans une minuscule cellule avec une cour tout aussi minuscule au toit grillagé et plein de barbelés qui laisse filtrer de trop rares coins de ciel bleu. « Il n’y a rien d’humain là-dedans, lance Yonca. La prison, c’est une autre atmosphère, complètement. Tu perds tous tes repères. »

Elle s’est beaucoup inquiétée pour Ahmet, car le manque de lumière rend dépressif et entraîne des pertes de mémoire. « Maintenant, on leur permet de prendre des vitamines, ça va mieux. » Pas de soleil ni d’accès aux aires communes, pas même à la bibliothèque. Des livres ? Oui, mais surtout des ouvrages religieux, ou encore la version édulcorée — pour enfants — de Guerre et paix de Tolstoï. Ahmet Sik et son avocat préfèrent se ruer sur les journaux de tout acabit qui, étrangement, ne font l’objet d’aucune restriction.

Un plateau-repas leur est apporté trois fois par jour à leur cellule. Ils ont droit à un appel de 10 minutes toutes les deux semaines — Ahmet téléphone à ses parents — et une seule visite d’un proche tous les jeudis : 60 minutes top chrono. Les avocats d’Ahmet n’ont aussi droit qu’à une heure de visite par semaine, en présence d’un gardien de sécurité et sous surveillance caméra.

« Pas de lettres, pas de communications, et les avocats qui ne peuvent pas élaborer de stratégie avec lui, souligne Yonca. C’est vraiment plus difficile cette fois. »

Pas la première fois

Car ce n’est pas la première fois qu’Ahmet Sik est détenu. En 2011, il a passé un an derrière les barreaux, accusé d’avoir mené une enquête sur l’infiltration dans la police et le système judiciaire du mouvement islamo-conservateur de l’imam Fetullah Gülen [FETÖ]. « Mon mari est le plus grand critique du FETÖ et il est maintenant accusé d’avoir des liens avec eux. Vous voyez comme c’est n’importe quoi ? » s’indigne encore Yonca en arrivant en trombe au journal Cumhuriyet, où l’attend un minibus nolisé qui l’amènera à la prison de Silivri avec d’autres proches de journalistes détenus.

Ahmet Sik a été arrêté le 30 décembre 2016. L’acte d’accusation dresse la liste notamment d’une dizaine de tweets dans lesquels il laisse entendre que le gouvernement a du sang sur les mains. L’un d’eux : « Vous êtes agacés quand on dit que le meurtrier est l’État. » Le procès a été fixé au 24 juillet.

Après une carrière entière à enquêter pour défendre la veuve et l’orphelin, les Kurdes et les minorités et à dénoncer les violations des droits, Ahmet Sik est une des bêtes noires du pouvoir. « Ça fait 28 ans qu’il est un ennemi, lance sa femme, non sans une certaine fierté. Je crois en lui, il est un bon journaliste, très éthique et professionnel, qui se base sur les faits. Même les autorités reconnaissent ça et respectent [son travail]. C’est d’ailleurs pour ça qu’il est en prison. »

Dans le minibus qui l’emmène à Silivri, elle dit craindre davantage cette fois-ci, en raison de l’état d’urgence qui permet au président de gouverner par décret, dans l’arbitraire. « Ce n’est même pas kafkaïen, c’est au-delà. » Sans compter que, devant tous ces licenciements et détentions, la société civile retient son souffle. « Chaque fois, même dans les années 1990, avec la question kurde, on a toujours trouvé le moyen de se faire entendre. Mais cette fois, les gens sont comme des zombies. Plus personne ne prend la rue parce que tout citoyen risque la prison, ne serait-ce que pour un partage Facebook ou un tweet, dit Yonca avant d’ajouter dans un soupir : Ici, je te jure, tout le monde se dit : “Pourquoi ce n’est pas Justin Trudeau, notre président ? !” »

Prison de Silivri

Plantée dans un décor aride dénué d’arbres, la prison de Silivri se dresse comme une forteresse impénétrable avec ses tours de béton et ses hauts murs coiffés de barbelés. L’établissement moderne datant de 2008 est réputé à la fine pointe en matière de sécurité. Conçu pour 11 000 détenus, il déborde, et de nouvelles ailes ont été construites à la vitesse grand V. Dans les jours qui ont suivi le putsch manqué, 12 000 personnes ont été détenues provisoirement, et des milliers d’autres placées en garde à vue.

Un premier contrôle à la guérite d’entrée permet d’accéder au stationnement des visiteurs. Un second, semblable à celui de l’aéroport, vise à détecter les cellulaires et tout autre objet interdit en prison. Jusqu’à l’aile 9, reconnue pour être celle des « terroristes », soit des partisans du FETÖ, une troisième étape se fait en autobus. Six cents places occupées par des professeurs, des avocats, des journalistes, des militants kurdes et autres persona non grata du gouvernement d’Erdogan.

« Les gens disent qu’Ahmet est un héros. Mais mon mari n’est pas un héros et il n’aime pas qu’on dise ça de lui. Parce que c’est comme s’ils se déchargeaient de leur responsabilité et la mettaient sur le dos d’Ahmet, déplore Yonca. C’est à cause des journalistes qui demeurent silencieux qu’il est en prison. Il paie pour tous ceux qui ne parlent pas. »

Dans la salle d’attente, les visiteurs sont accueillis par quelques chaises en rangée et un concierge qui astique frénétiquement le plancher de céramique. Un écran plat diffuse les nouvelles de la télévision d’État. Le temps semble s’être arrêté. Trois petits garçons jouent tranquillement par terre tandis que leur mère discute à voix basse avec un couple de personnes âgées venu voir son fils soldat, accusé d’être un güléniste (FETÖ). Après la fouille individuelle, la dernière étape de sécurité est le balayage optique. Seule la famille immédiate a accès au parloir.

Le retour

« Tu t’en vas et la porte ne se rouvrira plus pendant sept jours. » Derrière l’épaisse vitre qui le séparait de son amoureuse, ce sont les derniers mots qu’a pu prononcer Ahmet Sik dans le combiné après avoir entendu le signal sonore marquant la fin de leur entretien. Yonca a pu lui donner de nouvelles photos — il a droit à un maximum de dix — et rapporte une chemise bleue qui n’a pas réussi le mystérieux test de la couleur.

Dans la salle d’attente, les visiteurs reviennent en silence. Certains ont les yeux rougis. « Je suis toujours contente de revoir mon frère, mais j’en ressors souvent triste et fatiguée, confie la soeur de l’avocat Bülent Utku, elle aussi du voyage. Mais je sens que j’ai une mission. Celle de transmettre l’information, de raconter ce qui se passe. »

Sur le chemin du retour, le téléphone de Yonca ne dérougit pas.« Qui parle le plus pendant nos rencontres ? C’est lui. Il en a besoin. Il veut tout savoir, il pose plein de questions et parle par-dessus », raconte Yonca, entre deux appels de famille et d’amis.

Ahmet a aussi pris des nouvelles de sa fille de 17 ans. « Il y a six ans, quand Ahmet était en prison, je lui disais que c’était parce que son père avait écrit des livres qui ne plaisaient pas à tout le monde. Elle m’avait répondu : “Pourquoi papa n’écrit pas des livres de recettes, alors ?”, raconte Yonca, sur un ton plus léger. Aujourd’hui, ma fille comprend parfaitement ce qui se passe. »

Elle obtiendra d’ailleurs sous peu son diplôme préuniversitaire. La remise tombe un jeudi, jour des visites à la prison. Ahmet ne veut pas que soit raté un moment aussi important. Aussi têtue que son mari, Yonca tentera de faire changer la date de la cérémonie. Le combat, toujours. « Même si la société civile est silencieuse, même si le pouvoir est si perverti, je ne peux pas vivre si j’arrête de me battre. Avec Ahmet, on ne connaît pas d’autre vie que celle-là », dit-elle.

Extraits des accusations contre Ahmet Sik

Dans l’article intitulé « Notre affaire est le journalisme, la vôtre, la trahison », publié le 8 juillet 2016, il est indiqué que le procureur Özcan Sisman, qui a été arrêté pendant l’enquête sur le dossier des camions des Services secrets, a révélé une information selon laquelle les Services secrets connaissaient l’existence du massacre de Reyhanli, mais n’ont pas partagé cette information avec la police. Ceci enfreint l’article 301 du Code criminel turc, soit « Dénigrer publiquement la République de Turquie, son système judiciaire, militaire et policier ».

L’article intitulé « Le mystère des camions résolu », publié le 13 février 2015, avance que les armes et munitions transportées de la Turquie à la Syrie grâce aux camions des Services secrets n’ont pas été distribuées aux Turcs, mais aux djihadistes de l’organisation Ansar al-Islam, et que du soutien logistique a été fourni à des groupes terroristes. Deux infractions sont en cause : « Faire de la propagande pour une organisation terroriste », selon l’article 7.2 de la Loi contre la terreur, et « Dénigrer publiquement la République de Turquie, son système judiciaire, militaire et policier », selon l’article 301 du Code criminel turc.

Quelques tweets litigieux
28 novembre 2015

« Ils ont préféré tuer Tahir Elçi [un avocat défenseur de la cause kurde] plutôt que de l’arrêter. Vous êtes une bande de meurtriers mafieux. »

14 décembre 2016

« La guerre contre le PKK dans une région précise du pays dure, avec certaines interruptions, depuis 1984. »

11 décembre 2016

« Plutôt que de comparer ceux qui ont brûlé dans les sous-sols de leur maison à Cizre à ceux qui ont été décimés par une bombe à Istanbul, manifestez contre les deux. Les deux sont des actes de violence. »