La fin de la dernière dictature d’Europe? Pas si vite!

Policiers anti-émeutes lors d’une manifestation contre le président biélorusse, Alexandre Loukachenko
Photo: Sergei Gapon Agence France-Presse Policiers anti-émeutes lors d’une manifestation contre le président biélorusse, Alexandre Loukachenko

Dernière dictature d’Europe, alliée de la Russie, la Biélorussie est secouée depuis un mois par des manifestations. Le déclencheur : l’entrée en vigueur en février de la « taxe des parasites », imposée aux chômeurs. Les autorités ont répliqué durement, avec des arrestations musclées et des peines de prison pour des manifestants…

Une révolution à l’ukrainienne qui chasserait Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 23 ans, est en gestation, peut-on lire ici et là. Mais rien n’est plus loin de la réalité, répond Devin Ackles, analyste indépendant spécialisé sur la Biélorussie et l’Ukraine. Explications.

Le régime de Minsk (la capitale biélorusse) est-il menacé ?

Lors des précédentes manifestations, en 2010, des dizaines de milliers de personnes avaient pris la rue dans la capitale seulement. Cette fois, ce ne sont pas plus de 3000 personnes qui ont manifesté à travers le pays. Ce n’est donc pas un vaste soulèvement populaire : ce sont de petits groupes, dont plusieurs sont associés à l’opposition politique, qui n’est pas populaire. Le président Loukachenko, par contre, jouit d’une réelle popularité au pays. La Biélorussie est très conservatrice et elle est, en ce sens, très différente de sa voisine ukrainienne.

On ne peut donc d’aucune façon, comme certains médias l’ont fait, tracer un parallèle entre ces manifestations et les centaines de milliers d’Ukrainiens qui ont marché sur le Maïdan en 2014, forçant alors le départ du président Viktor Ianoukovitch.
 

 

Que veulent les Biélorusses ? Pourquoi cette absence d’appétit pour une révolution « à l’ukrainienne » ?

Si les Biélorusses sortaient en masse dans la rue, ce serait pour une chose : des salaires plus élevés. La Biélorussie a souffert ces dernières années sur le plan économique, et le niveau de vie a dégringolé. Les citoyens ne demanderaient pas de profondes réformes politiques ou économiques. Suivant une mentalité très soviétique, ils veulent conserver le vieux système en vertu duquel l’État prend la population en charge. La Biélorussie reste une économie semi-dirigiste. L’État donne beaucoup d’emplois et le secteur privé est hautement subventionné.

En même temps, 500 maigres dollars par mois sont jugés satisfaisants pour bien des gens. Ils ne demandent rien d’extraordinaire. Il n’existe pas en Biélorussie l’opulence que l’on retrouve en Russie ou en Ukraine. Il n’y a pas de super-riches. C’est un système économique très différent.

Pourquoi, alors, les autorités ont-elles réprimé aussi durement les manifestations ?

Loukachenko sait que les risques d’être emporté par un soulèvement « à la Maïdan » sont très faibles. Il craint toutefois que toute forme de contestation soit utilisée par Moscou comme prétexte pour le renverser et le remplacer par un président plus coopératif et docile.

Le président est plus soucieux de sa propre survie que d’être un allié fidèle de la Russie. C’est un opportuniste. S’il peut obtenir de l’argent du Fonds monétaire international ou de l’UE, sans avoir à changer quoi que ce soit en Biélorussie, il le fera. S’il peut en obtenir de la Russie, il ira plutôt de ce côté.

Les relations sont mauvaises entre les présidents biélorusse et russe ?

Loukachenko et Poutine ne s’aiment pas. Ils ont plusieurs désaccords. Fondamentalement, Loukachenko pense que la Russie doit subventionner l’économie de la Biélorussie en arguant qu’elle est sa seule véritable alliée en Europe. Mais la Russie n’embarque plus dans ce chantage. Elle juge qu’elle ne reçoit rien en retour. Il n’était pas rare que Minsk accepte un prêt russe et ne le rembourse pas. Ou obtienne le droit de réexporter du pétrole et du gaz russes obtenus au rabais, puis le revende à fort prix tout en refusant d’envoyer une part des dividendes à la Russie.

Conséquence : Moscou a considérablement réduit son aide et ses subventions à l’État biélorusse. D’autant que les finances russes ont pris un coup avec les sanctions qui pèsent contre la Russie et les coûts des activités en Ukraine… L’aide économique est passée de 23 % du PIB de la Biélorussieen 2005 à 11 % seulement en 2015. La chute est dramatique.

Est-ce à dire que Moscou est prêt à lâcher son alliée ?

Pas du tout. Moscou veut conserver à tout prix la Biélorussie dans sa sphère d’influence. Mais Poutine sait très bien que sa voisine est loin d’un véritable rapprochement avec l’Europe — notamment parce qu’il a des oreilles dans tout l’appareil d’État biélorusse. Au sein de l’UE, qui traverse une période difficile, il n’est pas question d’ouvrir les portes à la Biélorussie. Les Biélorusses eux-mêmes ne désirent pas un tel avenir. Un récent sondage indique que seulement 26 % de la population désire se joindre à l’UE, alors que 52 % préfèrent une union plus étroite avec la Russie.

Qu’est-ce que Moscou a derrière la tête en réduisant son aide économique ?

La stratégie de la Russie, c’est : laissez-nous accroître notre présence militaire sur votre territoire, ou nous coupons l’aide économique. Moscou veut surtout y installer et opérer une base aérienne, ce que Minsk refuse de lui accorder.

Jusqu’à présent, Loukachenko a réussi à obtenir du matériel militaire russe à la fine pointe de la technologie tout en gardant le contrôle sur les opérations militaires. Il n’a jamais voulu d’un commandement russe sur son territoire. Pour obtenir néanmoins ce qu’il veut, son argument est basé sur le fait que la Biélorussie est le bouclier ouest de la Russie contre l’OTAN [le pays est bordé à l’ouest et au nord par la Pologne, la Lituanie et la Lettonie, tous membres] et qu’elle se retrouverait au front advenant une offensive de l’Alliance atlantique.