Syrie: quand les femmes prennent les devants

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Hayfa nettoie le blé qui sera utilisé pour faire du kechek, une préparation de yogourt fermenté et de blé concassé qui fera partie du panier alimentaire.
Photo: Développement et paix Hayfa nettoie le blé qui sera utilisé pour faire du kechek, une préparation de yogourt fermenté et de blé concassé qui fera partie du panier alimentaire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopération

Depuis mars 2011, la Syrie est ravagée par une violente guerre civile. Extrêmement dévastatrice, cette dernière a bouleversé la dynamique sociale et engendré d’importantes transformations dans les rôles que jouent les femmes au sein de la société. État des lieux.

S’il est pratiquement impossible d’obtenir des données précises quant à la situation actuelle en Syrie, la plupart des observateurs s’entendent pour dire que le nombre de morts depuis le début du conflit a aujourd’hui dépassé les 310 000.

D’après l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), plus de la moitié des habitants du pays ont été contraints de quitter leur domicile. Près de cinq millions d’entre eux ont trouvé refuge dans les États frontaliers ou proches de la Syrie, notamment en Turquie, au Liban, en Jordanie, en Irak, en Égypte et en Afrique du Nord. D’autres ont obtenu l’asile ailleurs dans le monde, principalement en Europe et en Amérique, mais plusieurs sont restés sur le territoire syrien. Selon les plus récentes données disponibles, on estime à plus de 6,3 millions le nombre de déplacés à l’intérieur du pays.

Sur le terrain, même lorsque les trêves de combat sont respectées, les conditions de vie sont extrêmement précaires. Plusieurs infrastructures ayant été détruites par la guerre, l’accès à l’eau, à l’électricité et au gaz est aujourd’hui largement réduit. Les services de santé, d’éducation, de justice ne sont plus ce qu’ils étaient. Certaines régions sont entièrement assiégées et n’ont plus accès aux denrées les plus élémentaires. Quant à l’économie, elle est largement paralysée.

« C’est une situation qui est très difficile pour tous, mais qui impacte beaucoup les femmes », relève Mme Dominique Godbout, chargée de programme humanitaire en Syrie pour Développement et paix, l’organisme officiel de solidarité internationale de l’Église catholique au Canada et le membre canadien de Caritas Internationalis.

« Il faut comprendre qu’il y a beaucoup d’hommes qui ont quitté la Syrie parce que leur vie était en danger ou qui sont partis se battre avec les forces rebelles ou les forces armées, poursuit-elle. Il y en a aussi plusieurs qui sont maintenant inaptes à travailler ou qui sont décédés. […] Dans certaines régions, la situation est extrême. On a des partenaires qui sont à Alep présentement pour faire une évaluation des besoins. Leur constat, c’est qu’il n’y a plus d’hommes en santé ; il ne reste que des femmes, des enfants, des infirmes et des personnes âgées ! Tout ça fait en sorte que les femmes sont obligées de prendre beaucoup plus de responsabilités que par le passé. »

Une transition des rôles

Dans plusieurs familles syriennes, les femmes participent aujourd’hui à des activités desquelles elles ont toujours été absentes (en Syrie, les femmes sont traditionnellement peu nombreuses à travailler. Avant la crise, seulement 22 % occupaient officiellement un emploi). Ne pouvant plus compter sur les hommes pour subvenir aux besoins de leur ménage, elles n’ont souvent d’autre choix que de travailler, et ce, tout en continuant à assumer leurs tâches traditionnelles.

« Mais les occasions pour trouver des sources de revenus sont vraiment limitées », commente Mme Godbout.

Aussi, afin d’obtenir un gagne-pain, plusieurs femmes se tournent vers des organisations de la société civile qui ont en général été créées pour répondre à la crise. Leur travail prend plusieurs formes ; elles peuvent être appelées à enseigner, à coudre des vêtements chauds et des sous-vêtements, à transformer des aliments, etc.

« Les projets diffèrent selon les régions. Dans la Ghouta par exemple, qui est une région agricole, l’organisation Aosus a créé un projet qui permet aux familles — principalement des ménages dirigés par des femmes — d’obtenir un revenu. Après les récoltes, les femmes font sécher les fruits et les légumes et font toutes sortes de produits, comme des confitures ou de la marmelade. Elles travaillent pendant plusieurs mois et concoctent des paniers alimentaires. Elles sont payées pour le faire et les paniers, eux, sont distribués aux gens dans le besoin », explique Mme Godbout.

Parallèlement, les femmes participent aussi à la réponse humanitaire ; leur rôle se révèle crucial dans la mise en oeuvre de l’assistance. Par exemple, là où les services de santé ne sont plus fonctionnels, les femmes prennent en charge une bonne part des soins des personnes âgées, des blessés et des invalides, et ce, souvent en marge des réseaux officiels.

Pour bon nombre de Syriennes, malgré les effets dévastateurs de la guerre, cette participation active à la vie économique et communautaire s’avère stimulante et porteuse d’espoir pour l’avenir.

« Les femmes sont fières de ce qu’elles accomplissent. Ce que plusieurs d’entre elles disent, c’est que la perception des hommes qui les entourent a vraiment changé à leur égard. Elles affirment qu’ils les regardent et les traitent de façon différente maintenant », note Mme Godbout.

Les femmes et les processus de paix

Malheureusement, cet apparent changement de perception se traduit encore peu dans la place qui est réservée aux femmes dans les négociations des processus de paix.

« À ce jour, le rôle des femmes est encore modeste au niveau formel », confirme Mme Elana Wright, agente de plaidoyer pour Développement et paix.

Or, il a été démontré qu’une participation qualitative des groupes de femmes aux processus de paix est corrélée à des résultats positifs de négociations et de mise en place des accords.

« Ce qui est encourageant, c’est que les femmes émergent présentement comme des acteurs clés au sein de la société civile, indique Mme Wright. Sur le plan local, sur le terrain, elles gagnent beaucoup en influence grâce à leur participation au travail humanitaire et à la vie économique. […] Même si elles ne sont pas invitées aux négociations, elles ont la capacité d’influencer les leaders locaux. »

En outre, même si leur apport ne se traduit pas encore de façon très visible dans les hautes instances, il est indéniable que les femmes syriennes occupent une fonction significative dans les processus de réconciliation de leur pays. Sans leur contribution, l’espoir de guérir un jour la fracture sociale qui divise actuellement la communauté syrienne serait bien mince.

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