Pas de développement économique sans dialogue social

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Devant l’émergence de gouvernements de droite, la classe politique de gauche doit se renouveler, estime Jacques Létourneau.
Photo: Jim Watson Agence France-Presse Devant l’émergence de gouvernements de droite, la classe politique de gauche doit se renouveler, estime Jacques Létourneau.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopération

Objectif numéro huit du programme de développement durable à l’horizon 2030, le travail décent est au coeur des préoccupations du monde syndical. Un préalable à toute possibilité de développement, parce qu’il réduit les inégalités et accroît les recettes fiscales des États, qui peuvent ainsi financer des mesures sociales. À quelques jours de la Semaine du développement international, Le Devoir s’est entretenu à ce sujet avec le président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Jacques Létourneau.

Le travail décent apporte aux individus et à leurs familles de l’argent, qu’ils peuvent dépenser dans l’économie locale. Leur pouvoir d’achat alimente la croissance et la création d’entreprises durables, de petites entreprises surtout, qui sont à leur tour capables d’embaucher et d’améliorer la rémunération et la situation des travailleurs. Via l’impôt, il enrichit également les États, qui peuvent développer des services publics pour protéger celles et ceux qui ne trouvent pas de travail ou qui ne peuvent pas travailler, et améliorer la santé et la qualité de vie de tous.

« La question du travail demeure centrale dans nos sociétés, tant dans les pays du Sud que dans ceux du Nord, indique Jacques Létourneau. Le monde du travail s’est transformé de manière très importante dans les 20 dernières années au profit de la mondialisation. Il y a deux façons de répartir la richesse dans une société. Par le salariat, ça veut dire reconnaître des conditions de travail et un salaire décents, et par les choix que l’on fait sur le plan de la fiscalité, de la redistribution et de la création des programmes et des services publics. »

M. Létourneau ajoute que des efforts considérables ont été faits depuis le milieu des années 2000 dans la refondation du syndicalisme international afin de mieux coller aux réalités d’aujourd’hui. De ces efforts est née la nouvelle Confédération syndicale internationale (CSI).

« Jusque-là, nous pensions encore selon les vieux paradigmes de la guerre froide ou selon les rapports traditionnels entre le Nord et le Sud, résume-t-il. Aujourd’hui, nous réfléchissions selon la nouvelle réalité, à savoir celle de la mondialisation, mais aussi de l’ouverture des marchés, de la domination de la finance sur l’économie réelle. De moins en moins de pouvoir pour les États-nations, et de plus en plus entre les mains des grands créanciers et des multinationales. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jacques Létourneau

Alors, oui, certains objectifs ont été atteints, notamment en matière de réduction du travail des enfants et d’extrême pauvreté. Oui, les femmes ont gagné du terrain quant à leur représentation dans la société en général et dans le monde du travail en particulier. Oui, l’industrialisation des pays du Sud a apporté son lot d’emplois.

« Mais ce n’est pas sans poser un certain nombre d’autres problèmes, nuance le président de la CSN. Certes, ces gens-là vivent mieux que leurs parents, qui étaient paysans dans les campagnes et qui avaient peu de moyens de survie. Mais alors que le mouvement syndical est très faible et que le dialogue social est dans les mains des entreprises, c’est certain que leurs conditions générales restent très précaires. Ce n’est pas pour rien que les entreprises délocalisent. C’est parce qu’elles réussissent à accumuler des taux de profits encore très importants. »

Les politiques élaborées grâce au dialogue social aident les personnes et les populations à faire face aux effets des changements climatiques tout en facilitant la transition vers une économie plus durable, souligne pour sa part le directeur général du Bureau international du travail (BIT), Guy Ryder, en introduction d’un document officiel présentant le travail décent. Et, surtout, la dignité, l’espoir et le sens de la justice sociale liés au fait d’avoir un emploi décent contribuent à construire et à préserver la paix sociale.

Or, pour que les conditions de travail s’améliorent partout sur la planète, les gouvernements doivent rouvrir le dialogue social et en être les fers de lance. Dans les pays du Sud, pour obliger les multinationales à adopter des comportements conformes aux normes internationales. Dans les pays du Nord, pour mettre un terme à l’érosion de la classe moyenne qui gangrène les sociétés.

« Une érosion au profit d’une accumulation des richesses par les entrepreneurs, insiste Jacques Létourneau. Parce que les États ont abdiqué. Prenez les accords commerciaux de nouvelle génération. Les entreprises ont un pouvoir au-dessus des législations nationales ! C’est évident que lorsque tu laisses tomber une partie de ta souveraineté, que tu te plies aux règles du libre marché, et que tu donnes un pouvoir extraterritorial à des entreprises qui vont même jusqu’à poursuivre des gouvernements parce qu’elles se sentent lésées, tu ne favorises pas le renforcement de la classe moyenne, bien au contraire. »

Une trahison des gouvernements, en somme ?

« Une abdication en tout cas, répond-il. Au lendemain de la guerre froide, nos sociétés étaient portées sur la social-démocratie, le dialogue social, la répartition de la richesse par la négociation de conventions collectives et par les différents programmes et services publics. Or, depuis 30 ans, au profit de la mondialisation, il est clair qu’il y a une augmentation des inégalités sociales. Les États ont essayé de nous faire croire qu’ils n’avaient pas grand-chose à voir là-dedans, que c’était de la responsabilité des organisations du type Banque mondiale ou Fonds monétaire international. Mais de qui prennent-elles leurs mandats, ces organisations ? »

Un petit jeu du chat et de la souris dont les travailleurs ne sortent pas gagnants. Y aurait-il quand même matière à optimisme ? Jacques Létourneau laisse flotter un silence avant de dépeindre un contexte de politique internationale loin de le rendre très enthousiaste.

« Quand Donald Trump annonce qu’il va baisser les impôts des grandes entreprises et réduire radicalement la réglementation, c’est sûr qu’on ne s’en va pas vers plus de travail décent, conclut-il. Il faudrait que la classe politique de gauche se renouvelle pour s’adapter à la nouvelle donne. En attendant, on voit plutôt venir des gouvernements de droite, qui en général favorisent surtout les intérêts du 1 % le plus riche. »

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