Les femmes au coeur de la future politique

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Le gouvernement libéral, par l’intermédiaire de la ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau, avait déjà annoncé ses couleurs en ce qui concerne une approche féministe du développement international.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le gouvernement libéral, par l’intermédiaire de la ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau, avait déjà annoncé ses couleurs en ce qui concerne une approche féministe du développement international.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopération

« La politique ne sera pas nécessairement articulée sur ces trois piliers, mais ce sont des éléments très forts qui vont sortir d’une façon ou d’une autre », a indiqué Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international, lors d’une entrevue avec Le Devoir. Elle ajoute que ces priorités correspondent à ce qu’elle a entendu lors des consultations menées par Affaires mondiales Canada au cours de la dernière année.

Il est vrai que le Conseil canadien de la coopération internationale (CCCI) avait invité le gouvernement à faire des droits de la personne une « pierre d’assise » de la future politique, notamment pour respecter la Loi sur la responsabilité en matière d’aide au développement officielle, votée en 2008, qui exige que l’aide ne soit fournie que lorsqu’elle est compatible avec les normes internationales en matière des droits de la personne.

Cette question était aussi une revendication phare de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Ce serait un virage fondamental et un message fort du Canada que les nouvelles orientations soient axées autour des droits de la personne, lance Michèle Asselin, directrice générale de l’AQOCI. Quand on lutte contre la pauvreté dans une perspective de droits de la personne, c’est très différent de quand on le fait dans une perspective de redistribution de la richesse. Cela devrait se refléter non seulement dans l’aide internationale, mais dans l’ensemble de la politique étrangère canadienne, ce qui inclut comment on évalue les entreprises canadiennes à l’étranger. »

Droits et pouvoir des femmes

Le gouvernement libéral avait déjà annoncé ses couleurs en ce qui concerne une approche féministe du développement international. En septembre 2016, la ministre Bibeau a envoyé une lettre aux organismes partenaires du programme de santé des mères, des nouveau-nés et des enfants (SMNE), auquel le Canada consacre 3,5 milliards sur cinq ans, indiquant qu’ils pouvaient, dans leurs projets financés par cette enveloppe, désormais intégrer la contraception, la planification familiale, l’éducation sexuelle, ainsi que l’accès à l’avortement et aux soins qui l’accompagnent dans les pays où la loi l’autorise.

Le gouvernement Harper, même s’il avait fait de la santé des mères, des nouveau-nés et des enfants son cheval de bataille en matière d’aide internationale, avait totalement évacué l’avortement et la planification des naissances de sa démarche.

La mesure prend plus de relief depuis que le gouvernement Trump a signé un décret, le 23 janvier dernier, qui interdit le financement d’organismes internationaux soutenant l’avortement.

« Il faut offrir toute la gamme des services de santé sexuelle et reproductive aux femmes. D’abord, c’est une question de droits de la personne, du droit des femmes de pouvoir avoir le contrôle. Mais c’est aussi une question de santé, commente Mme Bibeau. C’est important, les accouchements sécuritaires, mais je pense que c’est encore plus important que les enfants arrivent au moment où ils sont désirés et où la mère et la famille sont prêtes à s’en occuper adéquatement. »

La question des droits des femmes et du soutien de ces dernières a aussi fait l’objet d’un consensus, durant les consultations, quant à leur importance dans le développement des collectivités du Sud. Selon Mme Bibeau, les femmes sont les plus exposées à la violence, à la pauvreté et aux changements climatiques, mais elles sont aussi le plus grand levier de changement et de développement.

« L’idée n’est pas de faire une politique par les femmes et pour les femmes : c’est parce que je suis profondément convaincue que le fait qu’elles peuvent avoir un grand impact sur le développement bénéficie à tout le monde, autant aux garçons qu’aux filles. Cela va amener les collectivités à améliorer les conditions de vie et à créer une croissance économique. »

Si des groupes de femmes, tout comme les démarches pour favoriser l’égalité entre les genres, sont soutenus, l’autonomisation (empowerment) des femmes deviendra une question transversale. Les projets financés devront tous intégrer cette démarche, même lorsqu’elle n’en sera pas l’enjeu principal. « Je veux que les partenaires, dès qu’ils commencent un projet, consultent les femmes locales, assure Mme Bibeau. Il faut absolument qu’elles participent à la prise de décision et que le projet contribue à leur développement et à leur prise en charge. »

Éducation et petites organisations

À l’AQOCI, on s’est inquiété de ne voir aucune mention d’éducation citoyenne mondiale et de programmes de sensibilisation du public dans le rapport « Ce que nous avons entendu » du gouvernement, diffusé après les consultations. Ce volet, destiné à favoriser des projets d’éducation de la population canadienne aux enjeux de solidarité internationale, a disparu progressivement du financement fédéral au cours des vingt dernières années. Cette enveloppe servait notamment à inviter des gens du Sud à venir au Canada pour témoigner de leur expérience.

Interrogée sur cet aspect, Mme Bibeau a répondu qu’elle ne s’attaquera pas à ce volet directement, mais qu’elle souhaite travailler « avec les organisations canadiennes de petite et moyenne envergure, qui n’avaient plus vraiment leur place [sous le gouvernement Harper]. Donc, le réengagement des Canadiens, pour [elle], passe beaucoup par les organisations qu’on a dans nos différentes localités et qui oeuvrent à l’international : ce sont les mieux placées pour contaminer positivement leur communauté par rapport au développement international ».

Ces organismes de plus petite taille avaient été les grands perdants de l’approche par appel de propositions utilisée par le gouvernement Harper. Est-ce qu’une enveloppe leur sera exclusivement consacrée ? « Je ne sais pas encore quelle forme cela va prendre, mais je ne veux pas créer l’attente d’un retour vers de l’aide au fonctionnement, précise Mme Bibeau. Ce n’est pas là qu’on s’en va, mais je veux que nos programmes, d’une façon ou d’une autre, soient plus accessibles aux petites et moyennes organisations canadiennes. »

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