Le «kompromat», version russe du chantage par compromission

John Profumo était le secrétaire d'État de la Grande-Bretagne lorsqu'il a eu une liaison avec Christine Keeler (à droite), qui était également l’amante d’un haut gradé soviétique en poste à Londres.
Photo: Archives Associated Press John Profumo était le secrétaire d'État de la Grande-Bretagne lorsqu'il a eu une liaison avec Christine Keeler (à droite), qui était également l’amante d’un haut gradé soviétique en poste à Londres.

Des vidéos à caractère sexuel filmées secrètement par les Russes pour faire pression sur le futur président américain : ces informations américaines non confirmées ressemblent à un film d’espionnage, mais renvoient à des pratiques utilisées par tous les services secrets, élevées au rang d’art par les Russes.

Plusieurs médias américains ont rapporté des informations selon lesquelles les chefs du renseignement américain ont informé Donald Trump de l’existence de dossiers compromettants pour lui qui auraient été recueillis pendant des années par la Russie afin d’éventuellement le faire chanter.

La presse américaine cite, entre autres, une vidéo à caractère sexuel présumée impliquant des prostituées, filmée clandestinement lors d’une visite du milliardaire à Moscou en 2013 par les services russes.

Si rien ne permet pour l’heure de confirmer ces informations, le renseignement américain les juge crédibles. Le Kremlin en revanche rejette catégoriquement ces accusations.

Cet épisode rappelle le kompromat, ou « dossier compromettant » en russe, une tactique utilisée par tous les services secrets, notamment le KGB, à l’époque soviétique. La compromission d’un responsable occidental, grâce au charme d’une belle Russe, en est même devenue un cliché, un stéréotype, un passage obligé du roman ou du cinéma d’espionnage.

Après la chute de l’Union soviétique, dans le chaos des années 1990, le kompromat est devenu un instrument de choix pour mener des campagnes visant à discréditer hommes politiques, hommes d’affaires ou hauts fonctionnaires. « Tous les services secrets du monde le font, et nous ne sommes pas une exception », admet l’expert Mikhaïl Lioubimov, qui a longtemps dirigé les opérations du KGB contre le Royaume-Uni et les pays scandinaves.

Guerre froide

Photographié avec un partenaire du même sexe alors que l’homosexualité était interdite au Royaume-Uni, John Vassall, attaché naval britannique à Moscou de 1954 à 1956, est ainsi forcé à devenir l’un des plus célèbres espions du KGB en Grande-Bretagne.

Son compatriote John Profumo, ministre de la Guerre, tombe en 1963 dans un piège similaire : il fréquente de près une jeune fille de 19 ans, également l’amante d’un haut gradé soviétique en poste à Londres.

En 1964, c’est au tour d’un ambassadeur français, Maurice Dejean, d’en faire les frais : des agents du KGB filment l’homme marié en pleins ébats avec une jeune actrice russe, provoquant aussitôt son rappel à Paris par le général de Gaulle, qui le congédie.

Plus récemment, en 2009, un diplomate britannique en poste en Russie démissionne après la diffusion sur Internet d’une vidéo le montrant avec deux prostituées. « Le chantage par les relations sentimentales est aussi ancien que l’amour lui-même », remarque M. Lioubimov.

Entre oligarques

Mais les principales victimes de cette tactique sont, depuis la fin de la guerre froide, les Russes eux-mêmes. La « guerre des kompromat » a notamment fait rage au début des années 1990, quand les oligarques russes luttaient entre eux pour le contrôle des grandes entreprises et utilisaient leurs empires médiatiques pour se lancer les pires accusations. Au printemps 1999, le procureur général Iouri Skouratov tombe à son tour : la télévision diffuse une vidéo, dont l’authenticité n’a jamais été prouvée, présentée comme le montrant avec des prostituées, qu’un prévenu aurait payées.

Et en 2010, une certaine Katia séduit plusieurs opposants au Kremlin et filme en secret leurs ébats, qu’elle diffuse ensuite en ligne.

De leur côté, des chaînes de télévision pro-Kremlin telles que NTV ou LifeNews n’hésitent pas à recueillir par leurs propres moyens des kompromat contre les opposants, en utilisant écoutes téléphoniques et caméras cachées.

Mais, prévient Mikhaïl Lioubimov, « le kompromat est une sorte de boomerang. » « Personne ne peut vivre longtemps sous la menace du kompromat : à un moment, on ne le supporte plus et on devient progressivement un ennemi, explique l’ancien maître-espion. C’est un outil dangereux. »