L’intrigant revirement politique d’Erdogan

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, lors d’un rassemblement à Istanbul le 10 décembre dernier
Photo: Associated Press Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, lors d’un rassemblement à Istanbul le 10 décembre dernier

Ancien champion de l’islam sunnite, Erdogan est devenu l’allié d’une coalition russo-iranienne prochiite. C’est ce renversement d’alliance qu’est venu cruellement rappeler l’assassin de l’ambassadeur russe à Ankara.

L’homme qui a assassiné l’ambassadeur russe à Ankara le lundi 19 décembre, quelle que soit son éventuelle affiliation politique, a fait éclater au grand jour la profonde contradiction de la politique étrangère d’Erdogan. Comment se fait-il que le nouveau « sultan », jusqu’à il y a peu de temps champion de l’islam sunnite, tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur, se soit fait l’allié docile d’une coalition russo-iranienne qui, par idéologie ou par nationalisme, s’est proclamée le champion de la cause chiite au détriment d’un sunnisme arabe déjà fort mal en point ?

En fait, la Turquie d’Erdogan, après le lent abandon du modèle kémaliste qui misait tout sur le lien avec l’Europe et l’OTAN, n’a jamais réussi à définir une politique étrangère stable et cohérente. Erdogan n’a pas cessé de pousser la candidature turque à l’Union européenne (UE), tout en cherchant à faire de la Turquie la grande puissance régionale. Mais quelle « région » et sur quelle base ? Sous la direction d’Ahmet Davutoglu — ministre des Affaires étrangères de 2009 à 2014 —, la diplomatie turque s’était déployée tous azimuts vers le Caucase, les Balkans et les pays arabes, dans l’idée de créer un espace d’influence avec « zéro ennemi » (d’où les tentatives de rapprochement avec l’Arménie, voire avec la Serbie, et les relations étroites avec le Kurdistan irakien).

Cet espace était ici celui de l’ancien Empire ottoman, et cette quête d’influence impliquait mécaniquement le retour de l’ancienne rivalité avec l’Iran, en Azerbaïdjan et en Arménie en particulier, ainsi que des tensions avec la Russie, qui voyait d’un mauvais oeil Ankara empiéter sur l’espace post-soviétique. Les empires ne meurent pas comme ça. Cette politique d’influence en direction des États était appuyée au niveau des sociétés par une percée remarquable des entreprises turques (surtout les PME), par l’extension du réseau des écoles Gülen (implantées de l’Albanie à l’Azerbaïdjan en passant par la très chrétienne Géorgie), et, pour les pays musulmans, par une offre de formation des clergés locaux sous l’égide du Diyanet, la direction officielle des affaires religieuses dépendant du premier ministre turc.

Cette synergie fut très efficace durant quelques années, mais la politique de « bon voisinage » a volé en éclats avec le Printemps arabe (2011) et, surtout, l’insurrection en Syrie. En novembre 2011, la Turquie a quasiment déclaré la guerre au régime de Bachar al-Assad et a soutenu l’opposition sunnite. Au même moment, la victoire des islamistes aux élections tunisiennes et égyptiennes a permis à l’AKP de se présenter comme le « grand frère » des Frères musulmans de tout poil, qui ont, ici et là, baptisé leurs nouveaux partis avec les termes « justice » et « développement ». La Turquie passe d’une « politique de voisinage » à une grande stratégie moyen-orientale, et surtout arabe. Erdogan s’est fait alors le champion de la cause arabe sunnite, de Gaza jusqu’à Alep, d’autant que l’épisode de la flottille de Gaza en mai 2010 avait débouché sur la remise en cause de l’alliance traditionnelle avec Israël.

Au coeur de l’identité nationale

Ce positionnement de la Turquie comme champion du sunnisme était parfaitement en phase avec la politique intérieure turque, qui sous l’AKP, a remis l’islam sunnite au coeur de l’identité nationale, au détriment de l’appartenance ethnique. Le gouvernement AKP s’est ouvert au « fait culturel » kurde (usage de la langue), mettant l’accent sur la commune appartenance religieuse ; il a été nettement plus favorable aux minorités chrétiennes que ses prédécesseurs kémalistes (restitution des terres au monastère Mor Gabriel, suppression de la mention religion sur les cartes d’identité, autorisation de l’usage public des langues liturgiques, etc.). Mais il a refusé toute reconnaissance aux alévis (minorité religieuse proche des musulmans, donc obligatoirement sunnites). On a pu alors parler de « néo-ottomanisme », voire d’une politique « islamiste » menée par un président qui se rêverait en nouveau sultan.

Le problème est que l’alliance soudaine avec l’Iran et la Russie contredit à la fois la référence ottomane et la référence islamiste. Les Ottomans ont toujours eu des rapports tendus avec les Iraniens et les Russes, et ils ont toujours joué sur la mobilisation sunnite pour défendre l’empire de la Crimée à la Libye (ce n’est pas par hasard si c’est en 1517 que le sultan Sélim reprend le titre de calife, tombé en désuétude, car c’est le moment où le chiisme devient la religion d’État de la Perse ennemie).

Enfin, un des paradoxes de la réaction brutale qui a suivi le coup d’État manqué du 15 juillet 2016 est que le gouvernement turc a organisé lui-même le démantèlement des réseaux Gülen à l’étranger, écoles, associations, mosquées, mais aussi PME, qui assuraient de fait une influence culturelle et économique turque qui ne coûtait rien à l’État, et qui souvent n’étaient que lointainement associés à la confrérie.

Mais surtout, très logiquement, le ralliement d’Ankara à l’axe Téhéran-Damas-Moscou entraîne la fin du soutien (ou un soutien plus faible) aux sunnites syriens, avec pour conséquence la chute d’Alep que seule la Turquie aurait pu sanctuariser (Obama y avait renoncé depuis longtemps et les Européens n’en ont ni la volonté ni les moyens). Il va aussi de pair avec un rapprochement avec Israël. Bref, Ankara abandonne les sunnites arabes et, en particulier, les Frères musulmans. Il n’y a plus rien d’islamiste dans la politique étrangère de la Turquie.

L’irrédentisme kurde

Pourquoi un tel revirement ? Il faut prendre en compte un ensemble complexe de raisons. D’abord, la carte Frères musulmans a échoué : en Tunisie (et dans le reste du Maghreb), ils se sont fondus dans le paysage national et n’ont pas besoin de parrain turc. En Égypte, la répression les a chassés au moins provisoirement du champ politique. Mais surtout, l’obsession du gouvernement turc est de nouveau l’irrédentisme kurde. La guerre en Syrie a permis aux Kurdes syriens (dont il faut rappeler que plus d’un million d’entre eux n’avaient aucune existence légale aux yeux de l’État syrien) de devenir une des principales forces militaires et politiques de la Syrie avec le soutien américain.

Or le parti dominant, le PYD, n’est qu’une émanation du PKK, qui a cru, à tort sans doute, que la crise syrienne était une occasion de reprendre les armes en Turquie, alors que l’AKP s’était engagé dans un processus chaotique de négociations. La reprise des hostilités à l’intérieur de la Turquie a été un échec militaire et sans doute politique pour le PKK, qui a, en vain, tenté de créer des zones urbaines libérées, sans obtenir de mobilisation populaire. Mais le mal est fait, et la répression s’abat sur l’aile politique du mouvement kurde, le DHP, qui n’a pas su convaincre de son indépendance par rapport au PKK. La reprise d’attentats contre l’appareil d’État turc ne peut que nourrir l’escalade en Turquie.

Enfin, la victoire kurde de Kobané en 2015 a marqué un tournant pour Ankara. Même si la tension avec la Russie a culminé en novembre 2015 avec la destruction d’un avion militaire russe par l’aviation turque (attaque attribuée aujourd’hui à des… pilotes gülenistes !), les conditions du retournement d’Ankara étaient en place.

Le coup d’État de juillet 2016 a joué un rôle d’accélérateur, même s’il reste bien des zones d’ombre. D’un seul point de vue technique, la formidable épuration de l’armée (surtout les armes « techniques » comme l’aviation) et de l’appareil sécuritaire rend l’armée turque incapable de jouer un rôle décisif dans la Syrie du Nord, et surtout pas face à la coalition russo-iranienne (qu’on pense à la faiblesse de l’Armée rouge décapitée par les purges de 1937 face à la petite Finlande en 1939). On peut aussi évoquer une paranoïa antiaméricaine où Obama se voit accuser de soutenir Gülen et les Kurdes, c’est-à-dire les deux ennemis mortels aux yeux d’Erdogan. On peut enfin tout simplement attribuer le revirement brutal à un cynisme stratégique, où l’on revient à une bonne vieille realpolitik.

Quel rôle dans la région ?

Mais dans tous les cas, d’un seul coup, la Turquie abandonne à leur sort les révoltés arabes sunnites syriens qu’on avait pourtant utilisés pour empêcher les Kurdes syriens d’occuper le terrain, et surtout on laisse Alep, ville ottomane s’il en fut, se faire détruire par l’aviation russe et les troupes chiites. C’est bien le rêve néo-ottoman et la solidarité sunnite qui sont morts à Alep.

C’est cela que l’assassin de l’ambassadeur russe est venu rappeler, même s’il s’est bien gardé de mettre en cause Erdogan. Et cet abandon de ce qui constituait largement l’imaginaire du régime doit résonner aussi parmi les militants du parti, ou même, et surtout, parmi l’électeur moyen de l’AKP.

Certes, beaucoup renâclaient devant l’accueil des réfugiés syriens (qui portent sur des millions de personnes en Turquie) et beaucoup auraient hésité à mourir pour Alep. On savait aussi qu’il n’y a pas de diplomatie « islamiste » et la référence aux intérêts nationaux pour rejeter l’aventure extérieure aurait certainement été comprise. Mais écarter d’un revers de la main la solidarité islamique et l’héritage ottoman porte un coup à l’image du sultan et laisse ouverte la question de redéfinir le rôle de la Turquie dans la région.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
5 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 31 décembre 2016 09 h 36

    Le signe de Rabia


    J’attire l’attention des lecteurs du Devoir sur la photo qui accompagne cet article.

    Le salut d’Erdoğan à la foule y est fait avec les quatre doigts de la main (le pouce étant replié vers la paume). On l’appelle signe de Rabia (ce qui signifie quatrième en arabe).

    Les journalistes étrangers n’ont jamais remarqué ce signe parce qu'étranger à leur culture. Mais cela n’échappent pas aux partisans d’Erdoğan (qui généralement lui répondent en criant ‘Dieu est grand’). Cela fait partie du rituel ‘religieux’ des grandes messes publiques du dirigeant turc.

    Ce signe fait allusion au massacre de la place Rabia-El-Adaouïa, en aout 2013 au Caire, où plusieurs centaines de personnes (entre 638 et 2 600) ont été tuées par l’armée égyptienne. Il s’agit du plus important massacre de l’histoire moderne d’Égypte.

    Les personnes abattues manifestaient leur opposition au renversement militaire du président élu Mohamed Morsi (soutenu par les Frères musulmans).

    Utilisé fréquemment par Erdoğan, ce signe symbolise l’appui à la cause des Frères musulmans, soit la promotion de l’Islam politique.

  • Yvon Hachey - Inscrit 31 décembre 2016 20 h 07

    Son chat est mort!

    Il me semble qu'a ce stade, la candidature de la Turquie, membre de la communauté européenne, semble loin de se concrétiser... on s’attend d’un tel État qu’il partage les valeurs de liberté, de démocratie, de laïcité et de respect des minorités des États modernes, n’est-il pas?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 janvier 2017 10 h 41

    Intéressant, mais...


    Le texte de M. Roy est ambitieux dans la mesure où il vise à faire l’histoire de la politique étrangère turque sous Erdoğan. Il s’agit-là d’une période riche en rebondissements de la part du maitre du double-jeu.

    Mes commentaires portent sur des détails.

    Premièrement, il n’y a jamais eu de relations étroites avec le Kurdistan irakien. Lorsque Erdoğan prétendait envoyer des conseillers militaires auprès des Peshmergas, ceux-ci conseillaient plutôt les milices privées de l’ancien gouverneur sunnite de Mossoul en vue de la reconquête de cette ville.

    D’ailleurs pourquoi Erdoğan favoriserait-il l’indépendance du Kurdistan irakien alors que ce nouveau pays n’aurait de cesse que de réunir tout le peuple kurde (donc vouloir l’annexion du territoire kurde de Turquie) ?

    Deuxièmement, on doit se rappeler l’origine de la guerre en Syrie; le refus en 2010 de Bachar el-Assad d’autoriser le passage d’un gazoduc qatari.

    Si la Russie s’est portée garante d’un revirement syrien à ce sujet — en d’autres mots, si la Russie se dit en mesure de forcer la main de Bachar el-Assad — les trois pays promoteurs du gazoduc qatari perdent toute raison de vouloir la poursuite de cette guerre.

    Cela pourrait expliquer le revirement apparent d’Erdoğan alors que sa politique (étrangère et intérieure) demeurerait toute aussi ’sunnite’ qu’avant. Comme en témoigne ce signe de Rabia fait aussi récemment que le 10 décembre dernier.

    De plus, on doit savoir que le conflit syrien se double d’une épuration ethnique. En plus des réfugiés à l’Étranger, il y a 7 à 12 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays.

    Maintenant que le front de la guerre s’est déplacé dans les régions turcophones de Syrie, la Turquie n’a pas intérêt à ce que cette épuration ethnique s’y opère. D’où une raison supplémentaire de travailler à la paix.

  • Gilles Teasdale - Abonné 1 janvier 2017 11 h 18

    L'histoire se répète.

    Il semble utilisé les mêmes méthodes que Hitler , faire disparaître les opposants.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 janvier 2017 15 h 39

    Article érudit

    L'auteur en connaît un rayon.