Les énigmes du «président Titid»

Il y a un mystère Aristide, si ce n’est deux. La réprobation soulevée aujourd’hui par le président haïtien ne doit pas faire oublier qu’il a suscité un immense espoir dans son pays et sur la scène internationale. Jean-Bertrand Aristide a bénéficié du soutien, entre autres, de Bill Clinton et Jimmy Carter, de Danielle Mitterrand et Mgr Jacques Gaillot. Pareille fascination se double d’une seconde énigme: a-t-il toujours été tel qu’on le voit maintenant ou bien s’est-il métamorphosé? Les opinions à ce sujet sont d’autant plus partagées qu’elles peuvent excuser l’aveuglement passé.

Pour le poète, romancier et essayiste haïtien Jean Métellus, l’ascendance de Jean-Bertrand Aristide sur ses compatriotes a deux explications: la «ressemblance physique» et la «maîtrise de la parole». L’auteur de Haïti, une nation pathétique (réédition Maisonneuve et Larose, 2003) habite la banlieue parisienne. «La majorité des Haïtiens ne sont pas costauds comme moi, explique-t-il, mais maigres et ascétiques comme Aristide.»
Le frêle curé des bidonvilles utilise de manière magistrale le créole, la seule langue comprise par le petit peuple. «Il parle d’une façon très imagée, pleine de métaphores, proverbes, dictons ou devinettes populaires. Aucun orateur ne peut rivaliser avec lui», assure Jean Métellus. La communication orale reste primordiale en Haïti. Au pays des 250 stations de radio, l’écrit et la télévision sont à la portée d’une infime minorité.
«Si la parole d’Aristide a eu un tel impact, c’est parce que Haïti est mystique. Ce pays aux 400 églises attend le Messie depuis des siècles», complète le poète haïtien René Depestre, dans sa retraite de l’Aude. À Montpellier, le prêtre dominicain Gilles Danroc semble lui faire écho. «Aristide incarne le verbe populaire, comme le Christ a incarné la parole de Dieu», dit-il. «Le contraste entre — l’ancien dictateur — Duvalier, silencieux, inhibé, sinistre, et la fougue et la sincérité d’Aristide était saisissant», ajoute René Depestre. C’était un excellent acteur, nuance Jean Métellus. «Une fois, avant d’entrer dans ma ville natale de Jacmel, Aristide abandonne la voiture et saute sur un âne, raconte l’écrivain. Je me suis exclamé : "Cet homme est le Christ!"»
Si la religiosité populaire rend compte du phénomène «Titid», elle n’est pas sans rapport avec le rayonnement du curé des bidonvilles au-delà des Caraïbes. En butte à la hiérarchie de l’Église haïtienne, il a obtenu l’appui des catholiques de gauche au Canada, aux États-Unis et en France, rappelle René Depestre.
La théologie de la libération, avec son «option préférentielle pour les pauvres», paraissait alors à son apogée. Au Nicaragua, trois prêtres, dont le poète Ernesto Cardenal, étaient ministres du gouvernement sandiniste. Un pas supplémentaire semblait sur le point d’être franchi grâce à Jean-Bertrand Aristide, auteur de Théologie et politique (Montréal, 1992), préfacé par le Brésilien Leonardo Boff, chef de file du courant en question.
En Haïti, les Communautés ecclésiales de base (CEB), les Ti Kominote Legliz, se sont développées dans les années 1980, plus tard qu’en Amérique du Sud. Le Père Aristide prêche à l’église de Saint-Jean Bosco à partir de 1985, alors que les CEB haïtiennes atteignent le nombre de 5000. «Ce n’est pas un théologien, souligne le Père Danroc. Aristide n’est pas un homme banal, mais il n’aime pas la réflexion, il est davantage praticien que penseur.»
«La figure du prophète telle qu’elle émerge en Haïti marque une dérive de la théologie de la libération», écrit André Corten, dans son essai Diabolisation et mal politique: Haïti, misère, religion et politique (Karthala, 2000). Joint à l’Université du Québec, l’auteur ne nie pas que le bas clergé radicalisé et les CEB aient servi de relais à l’ascension d’Aristide. Cependant, il note dès cette époque «sa connaissance mécanique de la théologie de la libération». «Aristide ne mobilise pas des concepts, mais des images religieuses», précise M. Corten.