Les rebelles sont prêts au blocus de Port-au-Prince

Port-au-Prince — Les rebelles haïtiens se préparent à affamer Port-au-Prince. Désormais à une quarantaine de kilomètres de la capitale, après la prise de Mirebalais, les insurgés rechignent toutefois à lancer directement l'assaut, préférant assiéger la ville, où des pillages et exactions ont éclaté hier dans le port.

Pressé de toute part de quitter le pouvoir, Jean-Bertrand Aristide assure toujours qu'il ira jusqu'au bout de son mandat, mais il apparaît de plus en plus isolé.

«J'ai la responsabilité, comme président élu, de rester où je suis, pour protéger les gens [...] et demander à la communauté internationale et aux États-Unis de s'opposer aux terroristes, et c'est possible», a-t-il déclaré hier à la chaîne de télévision américaine CNN.

Il a de nouveau qualifié de «terroristes» les insurgés qui revendiquent le contrôle de 70 % du pays et dit regretter que l'opposition politique, à laquelle il propose un partage du pouvoir, ait préféré leur apporter son soutien.

Après Paris, Washington a clairement invité le président haïtien à tirer les conclusions de sa situation, entre l'avancée des rebelles et l'inflexibilité de l'opposition, qui exige sa démission.

La troisième ville du pays, Les Cayes, au sud d'Haïti, échappe désormais au contrôle gouvernemental. La police a abandonné la ville à un groupe allié à la Plate-forme démocratique mais indépendant des rebelles, qui se sont emparés de la moitié nord du territoire depuis le début de l'insurrection, le 5 février.

À une quarantaine de kilomètres au nord-est de la capitale, ces derniers ont pris hier Mirebalais, située à un carrefour stratégique sur la route menant vers la ville de Saint-Marc, contrôlée par le gouvernement. Les rebelles ont libéré 67 prisonniers dans la ville, selon des témoins.

«La police s'est enfuie. Ils ont tout laissé et ont gagné Port-au-Prince», a expliqué le chef des rebelles, Guy Philippe, depuis le port de Cap-Haïtien, tombé dimanche aux mains des insurgés. «Ils sont partis plusieurs heures avant l'arrivée des rebelles.»

Malgré l'avancée de ses forces, Guy Philippe a écarté un assaut imminent sur la capitale, dévoilant une nouvelle stratégie: le blocus.

«Port-au-Prince, maintenant, ce serait dur de la prendre. Ce serait beaucoup de combats, beaucoup de morts, a-t-il expliqué à la presse. Alors, ce que nous voulons, c'est le désespoir d'abord, et c'est ce que nous faisons en ce moment, resserrer l'étau.»

«Nous voulons bloquer totalement Port-au-Prince, a-t-il ajouté. Nous allons envoyer deux bateaux pour que les gros navires arrivant de Miami avec du gaz ou de la nourriture viennent au Cap [Haïtien].»

La situation de la population de Port-au-Prince risque encore de se dégrader: l'essence s'y fait rare, de même que les produits frais, les rebelles ayant coupé l'approvisionnement depuis la région d'Artibonite.

Pour encercler la capitale, les rebelles ont fait leur première incursion dans le sud du territoire. Selon Guy Philippe, des insurgés «ont pris certains secteurs à Jérémie», à l'extrémité est d'Haïti.

Guy Philippe paraît donc éviter un affrontement direct avec les partisans armés d'Aristide, qui, à Port-au-Prince, ont dressé de nouvelles barricades enflammées pour protéger le Palais national, siège de la présidence. Non loin de là gisaient les cadavres de deux hommes exécutés, les mains attachées dans le dos et la tête à moitié emportée, semble-t-il par des coups de fusil.

Car le chaos s'est emparé de la capitale, où plusieurs centaines de personnes ont attaqué le port. Dans la confusion, un entrepôt de fret, incendié, a été vidé. La fumée s'élevait au-dessus des ruines, où les pillards se servent en nourriture, postes de télévision et lampes... «Il y a beaucoup d'aide humanitaire ici. Si cela empire, tout pourrait partir», constatait Wyk Lemke, chef de la Marine marchande haïtienne. Aux barrages routiers, des bandes de jeunes cagoulés et armés de pistolets volent des voitures.

Le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a répété hier à Paris devant une délégation gouvernementale haïtienne emmenée par son homologue Joseph Philippe Antonio qu'il appartient à Aristide de «tirer les conséquences de l'impasse» actuelle. Chaque heure compte si on veut «éviter une spirale de violence qui serait incontrôlable», a prévenu le chef de la diplomatie française, fort de l'appui des États-Unis et du Canada. Car Washington a «lâché» à son tour Jean-Bertrand Aristide: interrogé hier sur la situation en Haïti, le président George W. Bush a renvoyé aux propos du secrétaire d'État Colin Powell, qui posait clairement la question de savoir si le président haïtien peut rester au pouvoir.

Selon un haut responsable américain s'exprimant sous couvert d'anonymat, l'administration Bush estime que le meilleur moyen d'éviter une prise du pouvoir par les rebelles armés en Haïti, c'est qu'Aristide démissionne et transmette ses pouvoirs à son successeur constitutionnel.

La Maison-Blanche a également annoncé qu'elle envisageait la possibilité d'envoyer davantage de militaires américains en Haïti. Les Marines ont annoncé qu'ils se préparaient à une éventuelle mission dans les eaux au large de la côte haïtienne. Un tel déploiement aurait pour but de prévenir une éventuelle crise des réfugiés et de protéger les quelque 20 000 citoyens américains en Haïti.