Kofi Annan sur écoute - L'opposition somme Tony Blair de s'expliquer

Londres — Tony Blair a été sommé hier de s'expliquer par l'opposition britannique sur les accusations fracassantes d'une ex-ministre concernant la mise sur écoutes du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan avant le déclenchement du conflit en Irak en mars 2003.

L'ancienne ministre du Développement international Clare Short, qui avait démissionné pour protester contre la guerre, a jeté un pavé dans la mare jeudi en affirmant avoir vu des transcriptions de conversations impliquant M. Annan. «Considérant la gravité de ces allégations, et je ne sais pas si elles sont vraies ou non, le premier ministre devrait venir s'exprimer sur le sujet devant la chambre des Communes», a estimé hier Charles Kennedy, chef du Parti libéral-démocrate, deuxième formation d'opposition, à la radio BBC.

M. Blair a choisi de ne faire aucune allusion à ce sujet, qui porte atteinte à son image et à la crédibilité de son gouvernement, dans un discours devant des délégués travaillistes à Inverness en Écosse, s'attachant à défendre son bilan de politique intérieure contre la «menace» conservatrice. Jeudi, il avait qualifié les déclarations de Mme Short de «totalement irresponsables», refusant toutefois de dire si elles étaient vraies ou non...

Or, plusieurs diplomates dont l'ancien secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali, ont alimenté la polémique hier, confortant la thèse des écoutes visant des responsables de l'ONU.

Un ancien chef des inspecteurs en désarmement de l'ONU en Irak, l'Australien Richard Butler, a déclaré hier à la radio australienne ABC qu'au moins quatre pays — États-Unis, France, Grande-Bretagne et Russie — avaient espionné ses conversations. Le même traitement aurait été réservé à Hans Blix, chef de la mission de désarmement en Irak avant la guerre, selon cette radio, mentionnant des sources au sein des services secrets australiens.

Boutros Boutros-Ghali a lui aussi admis hier à la BBC qu'il avait «le sentiment» d'être sur écoutes du jour où il a pris ses fonctions à l'ONU. «Du premier jour où je suis entré dans mon bureau, on m'a dit: "Votre bureau, votre domicile sont sur écoutes. Il est habituel que les États membres qui ont la capacité de mettre sur écoutes le fassent sans hésitation"», a-t-il affirmé.

De telles pratiques constituent «une violation de la Charte des Nations unies», a dénoncé M. Boutros-Ghali, rappelant qu'elles «compliquent le travail des diplomates». Un sentiment partagé par l'actuel secrétaire général, qui semble toutefois ne pas vouloir mettre de l'huile sur le feu. «Je pense que nous allons probablement en rester là», a déclaré à la BBC son directeur de communication Edward Mortimer, rappelant que Kofi Annan voulait que, le cas échéant, ces pratiques cessent.

Les accusations de Clare Short ont fait l'effet d'une bombe au moment où la polémique sur les justifications de la guerre en Irak continue de hanter Tony Blair, soupçonné d'avoir exagéré la menace irakienne pour justifier le conflit.

Le ministre de l'Intérieur David Blunkett n'a pas écarté l'ouverture d'une procédure contre l'ancienne ministre pour violation de la loi sur les secrets d'État. Plusieurs personnalités politiques sont venues hier au secours du chef de gouvernement, dénonçant le manque de solidarité de Mme Short — «Calamity Clare» pour une partie de la presse britannique, ou encore «Woman of Mass Destruction» pour le tabloïde Daily Mail — avec le gouvernement.

Plus surprenant, l'ancien ministre des Affaires étrangères Robin Cook, très virulent depuis sa démission à l'encontre de la politique de Tony Blair en Irak, s'est singularisé en mettant en doute la véracité des propos de Mme Short. «Je serais très étonné s'il était vrai que [...] nous avons intercepté des conversations de Kofi Annan», écrivait-il hier dans sa tribune hebdomadaire pour The Independent.