Le Canada et l’ALENA face au «mur» Trump

«L’abandon pur et simple du libre-échange entre le Canada et les États-Unis est difficile à envisager», analyse Marcelin Joanis.
Photo: LM Otero Associated Press «L’abandon pur et simple du libre-échange entre le Canada et les États-Unis est difficile à envisager», analyse Marcelin Joanis.

La critique du libre-échange a été l’un des thèmes les plus constants de la campagne électorale de Donald Trump. Et de tous les accords signés par Washington, l’ALENA serait « le pire », disait-il. Alors que le républicain s’apprête à s’installer dans le Bureau ovale, le 20 janvier, à quoi le Canada, en tant que membre de l’ALENA avec les États-Unis et le Mexique, doit-il s’attendre ? Réponses de Marcelin Joanis, professeur agrégé à Polytechnique Montréal, chercheur au CERIUM et vice-président du Développement économique au centre de recherche CIRANO.

Dans sa critique de l’ALENA, Trump a rarement montré du doigt le Canada. C’est plutôt le Mexique qui était la cible. Le libre-échange Canada–États-Unis est-il vraiment menacé ?

Au-delà des discours électoraux, beaucoup d’incertitude persiste quant aux intentions réelles de Donald Trump dans la plupart des domaines. Le candidat républicain avait certes surtout ciblé le Mexique, mais il avait aussi visé à l’occasion le Canada en décriant par exemple la production d’automobiles destinées au marché américain.

Reste que l’abandon du libre-échange entre les deux pays irait à l’encontre des intérêts des États-Unis, le Canada étant le premier ou deuxième client des exportations de la quasi-totalité des États américains. L’importance du Canada comme partenaire commercial est particulièrement grande pour les États proches de la frontière canado-américaine… y compris les États-clés de la Rust Belt qui ont donné la victoire à Donald Trump.

En s’appuyant sur les principes de l’économie nord-américaine, l’abandon pur et simple du libre-échange entre le Canada et les États-Unis est donc difficile à envisager.

Qui sont les gagnants et les perdants de l’ALENA du côté canadien ?

Il serait très ardu de faire la démonstration que le Canada a été, globalement, un perdant de l’ALENA et, en particulier, du libre-échange avec les États-Unis. Cette période a été caractérisée par une croissance prolongée de l’économie et du commerce international, interrompue seulement par la Grande Récession.

Mais il serait périlleux d’attribuer toute cette croissance au libre-échange. D’autres facteurs favorables ont joué au cours de cette période : changements technologiques, taux de change, etc. Comme tout accord de libre-échange, l’ALENA aura fait croître la concurrence internationale dans plusieurs secteurs économiques, ce qui a contribué à mettre fin à un modèle qui s’appuyait sur des emplois faiblement qualifiés mais commandant de hauts salaires, notamment dans le secteur manufacturier. Les travailleurs oeuvrant dans certaines industries et régions ont ainsi subi les contrecoups parfois abrupts du libre-échange.

Par contre, avec des prix inférieurs sur les produits importés, les consommateurs canadiens auront dans l’ensemble profité de l’accord.

Dès après l’élection de Trump, Justin Trudeau s’est déclaré prêt à renégocier l’ALENA. Pourquoi cet empressement ? Ottawa pourrait-il avoir intérêt à renégocier l’accord ?

Tant le Mexique que le Canada ont montré une ouverture de principe à discuter de changements à l’ALENA. Aucun accord de libre-échange n’est parfait et celui-là ne fait pas exception. Côté canadien, pensons seulement aux irritants récurrents dans le dossier du bois d’oeuvre. Il y a donc des enjeux précis où chacun des pays souhaiterait faire des gains.

Plus fondamentalement, l’ALENA était un accord commercial nouveau genre lors de son entrée en vigueur il y a plus de deux décennies en incluant un mécanisme de règlement des différends et diverses dispositions qui allaient au-delà du traditionnel commerce des marchandises. Or, en comparaison avec nos plus récents accords — Corée du Sud, Union européenne… — qui couvrent un très large spectre d’enjeux commerciaux, l’ALENA a pris quelques rides. Il y a donc des raisons légitimes de vouloir le moderniser.

Bien entendu, il apparaît peu probable qu’une administration Trump souhaite aller dans cette direction, mais rien n’empêche Ottawa et Mexico de mettre à l’ordre du jour eux aussi leur liste de doléances.

Quelles seraient les conséquences des positions protectionnistes de Trump pour le Canada ?

Paradoxalement, les politiques économiques que l’on anticipe de la part de cette administration — réductions d’impôts pour les entreprises et les particuliers, investissements dans les infrastructures, etc. — devraient stimuler l’économie américaine à court terme. Par le canal des exportations, ces mesures pourraient donc, à court terme toujours, stimuler l’économie canadienne.

Par contre, ces effets positifs potentiels seraient anéantis si une administration Trump mettait à exécution ses menaces protectionnistes d’imposer des droits de douane élevés au Mexique et à la Chine, notamment. De telles mesures pourraient causer un important ralentissement économique tant dans les pays visés qu’aux États-Unis par l’entremise d’un accroissement soudain du coût de la vie. Ce risque bien tangible assombrit les perspectives pour l’économie canadienne.

À plus long terme, la nature ayant horreur du vide, d’autres pays — la Chine au premier chef — sauront inévitablement profiter d’un repli américain, dont le Partenariat transpacifique [PTP] semble en voie de devenir la première victime.

Dans ce contexte, il n’est pas déraisonnable de penser qu’avec ses accords de libre-échange avec les États-Unis d’une part — s’il n’est pas remis en cause — et avec l’Europe d’autre part — si les dernières étapes de mise en oeuvre sont franchies avec succès —, le Canada puisse se positionner comme une plaque tournante de choix entre l’Europe et les États-Unis, dans l’éventualité où l’accord de libre-échange entre les États-Unis et l’Europe subisse le même sort que le PTP.