Élections américaines - Bush à sa calculette

N'en déplaise au cinéaste Michael Moore et aux sondeurs qui donnent pour le moment le sénateur John Kerry gagnant sur George W. Bush, les républicains disposent sur le terrain d'une série d'avantages qui leur donnent, au delà des incertitudes que soulèvent la situation économique et la crise irakienne, une étroite marge de manoeuvre que les démocrates n'ont tout simplement pas.

Caisse de campagne au moins deux fois mieux garnie que celle des démocrates, machine électorale plus puissante et base militante plus mobilisée favorisent traditionnellement les républicains. Un avantage supplémentaire est cette fois-ci donné au président sortant par les mouvements de population qui se sont produits depuis la présidentielle de 2000. Atout non négligeable en vue d'une élection qui s'annonce extrêmement serrée.

Les déplacements démographiques se sont produits vers le sud et le sud-ouest, en territoire plus amicalement républicain, ce qui fait en sorte que si M. Bush remportait cette année les mêmes États qu'en 2000, il obtiendrait sept «votes électoraux» de plus, selon le savant calcul d'un journaliste du New York Times. La procédure étant la suivante dans une présidentielle: le candidat qui l'emporte dans un État obtient un certain nombre de votes électoraux, établi proportionnellement à la population de cet État.

«Les mouvements se sont produits vers le Pacifique et le Sud-Ouest, plus la Floride, au détriment du Midwest et de la côte Est, en territoire plus démocrate», opine Gérald Bernier, politologue à l'Université de Montréal et expert en politique américaine.

C'est ainsi que le Texas, la Géorgie, l'Arizona et la Floride ont gagné deux votes de grand électeur chacun alors que la Caroline du Nord, le Nevada et le Colorado en ont obtenu un de plus chacun. Grand total de onze, dont il faut soustraire quatre votes que la démographie a retranchés dans des États qui sont allés à M. Bush en 2000, soit un gain net de sept. Les démocrates écopent: additions et soustractions faites, ils sont déficitaires de sept votes électoraux par rapport à 2000.

Pure théorisation? Qui peut en effet garantir que les tendances électorales seront copiées?

Reste que ces opérations arithmétiques, par trop hypothétiques pour le commun des citoyens, ne sont pas perdues de vue par les stratèges des deux partis, qui en connaissent toutefois les limites, pour ainsi dire, «floridiennes».

En 2000, M. Bush a été élu président après s'être fait octroyer les 25 votes électoraux de la Floride au terme d'une crise politique sans précédent, dénouée par une décision controversée de la Cour suprême des États-Unis. Sa «victoire» en Floride lui a donné la présidence avec 271 votes électoraux à l'échelle nationale, soit cinq de plus que les 266 d'Al Gore, qui avait pourtant obtenu 550 000 voix de plus que son adversaire.

Ainsi, les stratèges des deux côtés s'attendent à ce que la Floride soit l'un des 15 États où la lutte sera serrée le 2 novembre prochain. Les autres sont l'Oregon, le Nevada, l'Arizona, le Nouveau-Mexique, l'Iowa, le Minnesota, le Wisconsin, le Michigan, le Missouri, l'Ohio, la Pennsylvanie, la Virginie de l'Ouest, le New Hampshire et le Maine.

Un autre facteur aggravant pour les démocrates tient au caractère «flottant» de leur base électorale. «Cette base est fondée sur des syndicats dont les rangs se sont énormément rétrécis au cours des dernières années, explique M. Bernier. Ils ont de l'argent mais n'ont pas la capacité d'organisation et de mobilisation que possède la droite religieuse qui appuie Bush.» De sorte que les démocrates sont plus tributaires que les républicains du swing vote, ces indépendants qui forment environ le tiers de l'électorat. Incertains sont en outre leurs appuis parmi les hispanophones, qui ne sont pas nécessairement les démocrates automatiques que l'on pense: par exemple, les hispanophones sont démocrates en Californie... mais républicains en Floride.

Donnée additionnelle: le nombre d'électeurs qui s'identifient comme démocrates a eu tendance à s'effriter. Traditionnellement, le Parti républicain a traîné la patte derrière le Parti démocrate en matière d'identification partisane. Aujourd'hui, 32 % des électeurs se disent démocrates et autant s'affichent comme républicains. Selon le Pew Research Center, un think tank de Washington, le Parti républicain a à ce chapitre fait des «gains significatifs à l'échelle nationale» dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001.

À huit mois de la présidentielle, M. Bernier juge «sans grande valeur» les récents sondages qui donnent M. Bush perdant contre l'éventuel candidat démocrate à la présidence. Le fait, dit-il, que le président soit entré officiellement en campagne lundi dernier, lui qui aurait préféré pouvoir en retarder le déclenchement, n'en souligne pas moins son inquiétude dans un contexte où l'incapacité de l'économie américaine à faire redécoller la création d'emplois devient l'un des principaux enjeux électoraux.

En l'occurrence, M. Bernier juge «habile» la décision de M. Bush qui, pour faire plaisir à sa base électorale conservatrice, a dit souhaiter mardi que le Congrès adopte un amendement constitutionnel pour interdire le mariage gai.

«Faire adopter un amendement constitutionnel est un processus aussi long qu'incertain, affirme ce spécialiste. Il faut la majorité des deux tiers au Sénat et à la Chambre des représentants et qu'ensuite les trois quarts des États le ratifient.» Dans l'histoire du pays, seuls 27 amendements ont été adoptés sur des milliers de propositions. «L'objectif de cette stratégie est moins de faire en sorte que l'amendement soit adopté que de voir les démocrates et John Kerry s'y empêtrer.»

Reste l'«effet Ralph Nader», dont M. Bush espère que la candidature aura le même poids de nuisance que sur Al Gore en 2000. Il y a une semaine, M. Nader, défenseur des droits des consommateurs, a annoncé sa candidature comme indépendant à la présidence américaine, au grand désespoir des démocrates. Sa présence en 2000 à titre de candidat des Verts a arraché des votes cruciaux à M. Gore. En Floride, il avait récolté un peu moins de 100 000 votes alors que M. Bush a remporté l'État par seulement 537 voix.

Peu de chances cependant qu'il réédite cette percée, avance M. Bernier. Les Verts ont cette fois-ci refusé de le soutenir, ce qui l'oblige à tenter de faire campagne sans une organisation digne de ce nom. Voici donc une carte, croit-il, sur laquelle M. Bush, penché sur sa calculette, ne pourra pas compter.