Perspectives: Haïti, une opposition à têtes multiples

Dans le chaos de la crise haïtienne, des affirmations difficiles à démêler évoquent des collusions entre l'opposition démocratique, qui défend catégoriquement son caractère «légaliste et pacifique», et le mouvement des insurgés, emmené par des acteurs des anciennes dictatures.

Vrai ou faux? Jean-Bertrand Aristide ne se prive évidemment pas de faire l'amalgame, assimilant à des «terroristes» toute opposition à sa présidence. Mais la BBC a également soulevé cette semaine la possibilité de contacts entre les rebelles armés et l'opposition politique et civile alors qu'un journal comme Haïti Progrès (gauche) entretient allégrement l'idée de collusions en dénigrant en particulier l'homme d'affaires André Apaid, coordonnateur visible du «Groupe des 184», sous lequel sont maintenant regroupées quelque 300 organisations de poids différent et de tous les horizons de la société haïtienne. Haïti Progrès qualifie Apaid de «putschiste» et insiste sur ses «affinités» avec les insurgés des Gonaïves.

Rien cependant ne laisse croire à Suzanne Loiselle, experte de la question haïtienne à l'Entraide missionnaire, à Montréal, que des liens existent entre l'opposition démocratique et les rebelles armés. «Sauf qu'ils s'entendent sur une chose: chasser Aristide de la présidence, ce qui en fait des alliés objectifs», affirme-t-elle. Mme Loiselle croit fermement que la solution à la crise passe par la démission du président Aristide, mais il n'empêche que la suite des événements l'inquiète: «Qui croit vraiment Guy Philippe [le chef rebelle qui s'est emparé de Cap-Haïtien] lorsqu'il affirme qu'il désarmera quand Aristide démissionnera et qu'il est sans visées sur le pouvoir?» Pour Claude Jean-François, ancien ministre sous Aristide au début des années 90, les bandits qui forment le mouvement des insurgés ne constitueront pas une «menace réelle» pour l'avenir du pays si la communauté internationale ne s'autorise aucun louvoiement dans la défense des institutions démocratiques.

Parallèlement aux paramilitaires, une coalition élargie de la société civile dont fait partie le Groupe des 184 et certains partis politiques forme à Port-au-Prince une opposition aux contours imprécis, baptisée Plate-forme démocratique. Refusant de se doter d'un chef, la Plate-forme est coordonnée par un collectif de neuf membres qui a l'oreille de la communauté internationale. Le plan de paix soutenu par l'Organisation des États américains (OEA) et la Caricom (Communauté des pays caribéens) a fait siennes toutes les propositions de sortie de crise présentées par la Plate-forme, sauf pour l'appel à la démission de Jean-Bertrand Aristide.

Le retour d'Evans Paul

Une vingtaine de partis politiques sont en outre éparpillés dans différents regroupements, dont le principal est la Convergence démocratique, qui réunit sept partis de gauche et de centre-gauche. C'est de cette coalition que proviennent deux des trois principaux porte-parole de l'opposition qui font surface à l'heure actuelle: le socialiste Micha Gaillard, du Congrès national des mouvements démocratiques (Canacom), qui fut proche de M. Aristide, et Evans Paul, ancien maire de Port-au-Prince et chef de la Convention unité démocratique (KID). M. Evans a lui aussi été très proche du président avant de se mettre à dénoncer sa dérive autoritaire. Mme Loiselle s'étonne de voir resurgir «un peu de nulle part» cette homme qui avait complètement disparu de la scène publique. Un troisième porte-parole était identifié hier par le journal Le Monde: Marie-Denise Claude, du Parti démocrate-chrétien haïtien (PDCH, centre), fille du pasteur Sylvio Claude, assassiné en 1991. Le PDCH ne fait pas partie de la Convergence démocratique.

«Cela nous indique que, sur le terrain, la mission de l'OEA et de la Caricom a formellement identifié des interlocuteurs», dit Mme Loiselle. Du reste, il deviendra incontournable, à son avis, que des partis fusionnent ou disparaissent. «Car cette multiplicité ne sera pas viable.»