Comment se porte le monde de l’après-crise financière?

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Des retraités grecs tentent de repousser un bus de police qui entrave le chemin vers le bureau du premier ministre, Alexis Tsipras , durant une manifestation contre les coupes des montants de retraite, en octobre dernier, à Athènes.
Photo: Louisa Gouliamaki Agence FRance-Presse Des retraités grecs tentent de repousser un bus de police qui entrave le chemin vers le bureau du premier ministre, Alexis Tsipras , durant une manifestation contre les coupes des montants de retraite, en octobre dernier, à Athènes.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’un des grands thèmes des Entretiens Jacques Cartier, qui se dérouleront à Lyon du 21 au 23 novembre, portera sur les effets de la crise financière survenue en 2007-2008 et qui n’a toujours pas fini d’ébranler nos sociétés.

Intitulé Des sociétés face à la crise : penser les changements politiques dans tous ses espaces , ce colloque rassemblera des chercheurs universitaires, des acteurs sociaux et des décideurs politiques.

« Nous réunirons, non seulement des chercheurs des deux côtés de l’Atlantique, mais également plusieurs personnes de la société civile et des milieux de pratique », précise Frédéric Merand, directeur du Centre d’excellence sur l’Union européenne à l’Université de Montréal et l’un des organisateurs du colloque.

« Il y a des différences importantes entre l’Europe et l’Amérique du Nord, poursuit-il, dont le rôle qu’ont joué les banques centrales. Ainsi, la banque centrale américaine a été beaucoup plus active et vigoureuse que la banque centrale européenne. »

En effet, faute de moyens, cette dernière n’a pas pu exercer une politique monétaire aussi souple et activiste que celle des États-Unis, explique M. Merand. « Résultat : cela a eu des conséquences très importantes jusqu’en 2011, observe-t-il, conséquences qui ont finalement plongé l’Union européenne dans une cascade de crises. »

Rayonnement européen

Frédéric Merand est professeur de science politique à l’Université de Montréal. Il est également directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM (CERIUM). « Je suis formé en sociologie, en économie et en science politique, trois disciplines que je combine toujours dans mes travaux. » Depuis 2013, il dirige également le Centre d’excellence sur l’Union européenne (CEUE), un centre financé en grande partie par la Commission européenne. « Les Européens financent partout dans le monde ce genre de centres d’excellence afin de stimuler la connaissance de l’Union européenne, explique-t-il. Il s’agit essentiellement d’assurer le rayonnement de l’Europe, mais celle-ci n’exerce aucun contrôle sur nos recherches, nos travaux et nos publications », tient à préciser le directeur du CEUE. Il rappelle au passage que le Canada, jusqu’aux conservateurs, finançait aussi un réseau très développé de centres d’études canadiennes disséminés à travers le monde. « La plupart des grands pays et des grandes organisations pratiquent ce type de rayonnement en appuyant les recherches universitaires », souligne-t-il.

Différences

Une autre différence de part et d’autre de l’Atlantique, rapporte le chercheur, serait que la crise financière qui s’est amorcée en 2007 a été plus permanente au sein de l’Union européenne qu’ici. « Aux États-Unis, il y a eu un moment très intense entre 2007 et 2009 environ, où on a assisté à un effondrement très inquiétant, rappelle M. Merand. Mais depuis, les États-Unis sont plutôt en mode relance économique. »

Quant au Canada, poursuit-il, on n’a pas connu une crise comparable puisque notre secteur financier ne s’est pas effondré. « Par contre, en Europe, on assiste à une crise à de nombreux niveaux et sans arrêt depuis 2007 », indique Frédéric Merand. Il cite ainsi l’exemple de la Grèce — « le cas le plus extrême » —, mais également celui de l’Irlande et de l’Espagne. « L’Europe a eu à gérer ces crises auxquelles se greffent à présent la crise des migrants et celle du Brexit… Les Européens sont donc en gestion de crise en permanence. »

Et l’un des objectifs du colloque sera justement de décortiquer ce qui relève véritablement de la crise de 2007 puis des crises qui seraient probablement survenues de toute façon. Dans le cas de la Grèce, par exemple, bon nombre d’analystes considèrent que la crise de 2007-2008 est responsable de l’effondrement de l’économie du pays. Par contre, d’autres estiment que l’effondrement se préparait depuis longtemps et que la crise de 2007 n’a peut-être fait qu’accélérer les choses. De même pour la crise des migrants, qui n’est évidemment pas due aux troubles de 2007, mais qui en accentue cependant les conséquences sur les sociétés européennes fragilisées.

« On peut ainsi faire l’hypothèse que la montée de l’extrême droite et des mouvements xénophobes auraient été moindre s’il n’y avait pas eu la crise de 2007, propose Frédéric Merand, puisque plusieurs populations économiquement fragilisées voient désormais l’arrivée d’immigrants comme une menace supplémentaire. »

Et comme pour compliquer les choses, s’ajoutent maintenant des crises qui ne découlent pas de celle de 2007. « Pensons au phénomène beaucoup plus profond que représentent le mouvement Occupons Wall Street aux États-Unis et celui des Indignés en Espagne, illustre M. Merand. Ce sont là des réactions à l’accroissement des inégalités… qui ne datent pas de 2007, mais qui remontent plutôt aux années 1980. »

Encore là, la situation canadienne diffère de celle de nos voisins : « Au Canada, constate le chercheur, on n’a pas eu une véritable crise financière puisque notre système bancaire a tenu le coup. » Par contre, l’un des effets de la crise financière a été chez nous de mettre au premier plan la nécessité d’atteindre l’équilibre budgétaire à tout prix. « Or, au Canada, le niveau de dette n’était pas si élevé que ça, observe le professeur de science économique. De surcroît, la crise de 2007 n’a pas obligé nos gouvernements à s’endetter énormément non plus. »

Tout compte fait, Frédéric Merand constate que nombre d’économistes estiment qu’on n’a pas tiré toutes les leçons de la crise financière de 2007. « Plusieurs des problèmes structurels liés à la financiarisation de l’économie n’ont aucunement été réglés, déplore-t-il. Beaucoup d’experts disent donc que ça pourrait se reproduire, puisqu’on n’a pas mis en place tous les garde-fous nécessaires… Voilà donc un aperçu de ce dont on parlera lors du colloque des Entretiens Jacques Cartier ! »