Le ministre russe de l’Économie est arrêté

Alexeï Oulioukaïev lors de son escorte au tribunal, mardi
Photo: Vasily Maximov Agence France-Presse Alexeï Oulioukaïev lors de son escorte au tribunal, mardi

Le ministre de l’Économie russe, Alexeï Oulioukaïev, inculpé d’« extorsion de pots-de-vin », a été démis de ses fonctions. C’est la première fois depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir qu’un ministre en activité fait l’objet d’accusations d’une telle gravité.

Officiellement, le ministre a été arrêté en pleine nuit par des agents des services de sécurité (FSB), pris la main dans le sac. Selon un communiqué du Comité d’enquête, publié à 2 h 33 mardi matin, « il s’agit d’extorsion ». Le ministre est accusé d’avoir exigé 2 millions de dollars en échange de son feu vert pour l’acquisition par le géant pétrolier semi-public Rosneft, dirigé par le très influent ami de Poutine, Igor Setchine, du pétrolier Bachneft, appartenant à l’État. Il a été inculpé de corruption et démis de ses fonctions.

Comme beaucoup d’autres membres du gouvernement, Oulioukaïev s’était d’abord opposé à cette transaction, la plus grosse cession d’actifs réalisée cette année par l’État russe pour renflouer son budget, pour finalement la mettre en oeuvre, par un schéma douteux, sans appel d’offres, après que le président russe a laissé entendre qu’il donnait son aval.

Avant d’atterrir sur le banc des accusés, Oulioukaïev aurait fait l’objet d’une vaste opération, déployée par le FSB depuis plus d’un an et ratifiée par Poutine en personne. Cette arrestation d’un haut fonctionnaire n’est pas totalement inédite : dans le cadre d’une vaste campagne « anti-corruption » déployée depuis quelques années par le Kremlin, plusieurs gouverneurs, vice-ministres, hauts gradés du Comité d’enquête et autres administrateurs ont été arrêtés et/ou condamnés. De manière sélective et ponctuelle, sans qu’on puisse déceler de logique particulière autre que les coupables ont pu contrarier d’autres dignitaires, tout aussi corrompus qu’eux, au demeurant. Mais c’est la première fois, depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, en 2000, qu’un ministre en activité fait l’objet d’accusations d’une telle gravité.

Si les autorités ont servi leur habituelle rengaine « laissez la police faire son travail », la surprise et l’incrédulité dominent parmi les observateurs, surtout ceux qui connaissent bien Alexei Oulioukaïev, qui a travaillé presque toute sa vie au gouvernement et à la banque centrale. Ministre de l’Économie depuis 2013, il est partisan de réformes libérales et prédit une stagnation de l’économie russe pour les deux prochaines décennies. « Ça sent la provocation, le coup monté », commente le président de l’Association internationale de la monnaie de Moscou, Alexei Mamontov, sur le site Republica.ru. « Il faut être totalement fou pour menacer une entreprise comme Rosneft, un mois après qu’une transaction a été ratifiée à tous les niveaux, et exiger une somme aussi ridicule à Igor Setchine, l’un des hommes les plus influents de notre pays », répète sur toutes les ondes Alexandre Chokhine, président de l’Union des industriels et entrepreneurs. Il pourrait s’agir d’un règlement de comptes entre différents clans au pouvoir. Ou de la poursuite d’un grand nettoyage entamé depuis plusieurs mois par Poutine pour renouveler les élites dirigeantes. D’autres considèrent que c’est Rosneft, à l’instigation de l’opération du FSB, qui a décidé de se venger du gouvernement qui lui mettait des bâtons dans les roues, en faisant tomber le ministre le plus vulnérable.

Manière de gouverner

L’histoire servie par le Comité d’enquête n’a ni queue ni tête. C’est une mise en scène à usage des médias officiels, analyse le politologue Gleb Pavlovski, un ancien conseiller du Kremlin, pour qui l’important n’est pas là, car ce n’est pas Oulioukaïev qui est visé en tant que tel, mais tout le bloc économique du gouvernement. « Le plus inquiétant, conclut l’expert, c’est que le président a choisi de surveiller et mettre sur écoute pendant des mois un ministre dans lequel il n’avait plus confiance plutôt que de le limoger. Ce ne sont pas des purges, c’est une manière de gouverner, par la crainte, en tenant tout le monde en haleine. »
 

Enquête

Pour le temps de l’enquête, le tribunal a décidé d’assigner M. Oulioukaïev, 60 ans, à résidence jusqu’au 15 janvier et lui a refusé des promenades quotidiennes malgré la requête de ses avocats qui ont invoqué les problèmes de santé de leur client. Il lui est également interdit de communiquer avec l’extérieur, d’utiliser un téléphone ou de recevoir de la visite, hormis celle de ses proches. Il risque jusqu’à 15 ans de prison.