Un autre tour de vis contre l’opposition

Erdogan, président de la Turquie, continue de cibler les groupes d’opposition. 
Photo: Kayhan Ozer / Agence de presse présidentielle turque / Agence France-Presse Erdogan, président de la Turquie, continue de cibler les groupes d’opposition. 

Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, continue de cibler les groupes d’opposition. La semaine dernière, c’était au tour du deuxième parti d’opposition en Turquie, le Parti démocratique des peuples (HDP) : ses deux coprésidents et sept autres députés ont été arrêtés. Ils sont soupçonnés d’entretenir des liens avec le PKK, les rebelles kurdes qu’Ankara considère comme des terroristes. En guise de protestation, la formation prokurde a annoncé dimanche qu’elle cessait toute activité au Parlement. Retour sur la situation politique en Turquie, avec Vahid Yücesoy, doctorant en science politique affilié au CÉRIUM.

Pourquoi ces arrestations ?

Le HDP a été victime de son propre succès législatif. Ce parti social-démocrate composé d’un grand nombre de femmes et de minorités ethniques, religieuses et sexuelles — en raison de sa politique inclusive — a obtenu plus de 10 % des votes et 59 députés lors des législatives en novembre 2015.

Depuis leur arrivée au Parlement, ces députés ont bloqué les ambitions du président Erdogan de changer le système parlementaire actuel en un système présidentiel, plus propice à la consolidation de son pouvoir. Puis, peu après leur victoire, Erdogan a mis fin au fragile processus de paix, qu’il avait lancé en 2012, avec les rebelles kurdes du PKK — qu’il considère comme une organisation terroriste — en les accusant d’avoir attaqué l’armée turque et d’avoir rompu les négociations. Une fois que la guerre civile a éclaté à nouveau dans la région majoritairement kurde du pays, les députés du HDP, qui avaient servi de médiateurs entre Ankara et le PKK, se sont vus accusés de soutenir les « terroristes ».

Les pressions exercées sur le HDP ont grimpé après qu’Ankara a commencé ses purges, au nom de la lutte contre le « terrorisme », dans la foulée du putsch raté du 15 juillet. D’où les arrestations. Des maires proches du HDP, dans les régions kurdes du pays, ont aussi été arrêtés, dont la mairesse de Diyarbakir, la plus grande ville kurde de la Turquie, et son adjoint.


Est-ce nouveau que le HDP entretienne des liens avec le PKK ou est-ce un changement de cap de la part d’Erdogan, qui se fait soudainement moins tolérant ?

Les députés actuels du HDP ont effectivement travaillé à la fois avec l’AKP [le parti d’Erdogan] et avec le PKK, dans le but de mettre fin à plus de trois décennies de conflit.

Mais, plutôt que de se rapprocher, c’est un fossé qui s’est creusé récemment, non seulement entre le HDP et l’AKP, mais entre le HDP et le PKK. C’est que le HDP a ouvertement fustigé le retour à l’insurrection armée par le PKK et l’a appelé au dialogue, ce que les rebelles ont refusé.

Quant à Erdogan, il y a eu un changement de cap de sa part. Il est dû en grande partie à la montée électorale du HDP, qui mine ses ambitions. Signe évident de ce durcissement du pouvoir à l’égard du HDP, des centaines d’attaques ont été menées contre leurs bureaux par des nationalistes et la droite religieuse.

Revenons sur l’ensemble des groupes politiques ciblés par Erdogan depuis quelques mois. Quels sont-ils ?

La tentative de coup d’État le 15 juillet, attribuée en grande partie à Fetullah Gülen, le prédicateur musulman réfugié aux États-Unis, a provoqué la purge de plus de 100 000 employés de l’État dans plusieurs organismes soupçonnés d’entretenir des liens avec les gülénistes.

Mais, en réalité, la purge a touché à peu près tous les opposants : les syndicalistes, les groupes de gauche, les militants des droits de la personne et surtout les journalistes. Jusqu’à maintenant, plus de 160 médias ont été fermés, la plupart étant des kurdes. Même Cumhuriyet, principal journal des Turcs laïques, a vu plusieurs de ses journalistes détenus récemment, ce qui provoque une profonde crainte auprès de l’opposition.

Que reste-t-il d’une réelle opposition à Erdogan et à l’AKP ?

À la suite des législatives parlementaires en novembre 2015 qui ont donné la majorité des sièges à l’AKP (317), trois partis d’opposition ont fait leur entrée au Parlement : le CHP (134), le HDP (59) et le MHP (40).

Alors que le CHP, un parti pro-Atatürk soutenu plutôt par les turcs laïques, continue de défier le renforcement de pouvoir d’Erdogan, le MHP, un parti nationaliste d’extrême droite, se positionne plutôt en faveur du président, surtout en raison de sa farouche opposition au processus de paix avec le PKK.

Maintenant, avec le démantèlement progressif du HDP, on peut se demander si l’heure ne va pas bientôt sonner aussi pour le CHP…