Russie - Poutine met le gouvernement à la porte

Vladimir Poutine avait une bien mauvaise nouvelle pour le premier ministre Mikhail Kasianov, qu’il a rencontré hier au Kremlin afin de lui annoncer son limogeage. — Source: Agence Itar-Tass
Photo: Vladimir Poutine avait une bien mauvaise nouvelle pour le premier ministre Mikhail Kasianov, qu’il a rencontré hier au Kremlin afin de lui annoncer son limogeage. — Source: Agence Itar-Tass

Dans un coup d'éclat électoral qui a pris hier la Russie par surprise, le président Vladimir Poutine a limogé en bloc son gouvernement en prétextant la nécessité d'accélérer les réformes économiques et sociales. Le geste lui permet avant tout, analyse-t-on à trois semaines d'une èlection présidentielle qu'il est à peu près sûr de remporter, de se débarrasser d'un premier ministre qu'il n'appréciait pas du tout.

«Cette démission n'est pas lié au travail du gouvernement, que j'estime globalement satisfaisant, mais à la volonté de montrer ma position sur la direction que doit prendre le pays après le 14 mars», a justifié M. Poutine dans une brève allocution à la télévision publique, annoncée soudainement par un bandeau diffusé au milieu d'une série brésilienne. «Tzar Vlad» a estimé qu'attendre la fin de la campagne électorale aurait représenté une perte de temps.

Impopulaire

Constitutionnellement, M. Poutine, qui a deux semaines pour désigner un successeur, ne pouvait pas évincer le premier ministre Mikhaïl Kassianov, qui était en poste depuis quatre ans, sans chasser l'ensemble du cabinet. M. Kassianov est depuis toujours un homme impopulaire auprès du président, mais on s'attendait à ce que la purge ne survienne qu'après les élections. Il était l'un des derniers survivants au Kremlin du camp de l'ancien président Boris Eltsine. «Poutine ne pouvait tout simplement pas le blairer», affirme Igor Bunin, du Centre des technologies politiques de Russie, qui voit dans le limogeage un symbole: le président «a voulu faire clairement savoir que tous les liens avec la "famille" Eltsine sont maintenant rompus.»

Kassianov était lié aux «oligarques», ces hommes d'affaires extrêmement riches qui ont fait leur fortune dans la vague post-communiste des privatisations. «Il mettait de l'avant des réformes qu'on qualifierait ici de très néolibérales, comme l'impôt unique à 13 %, le fantasme de l'ADQ il y a un an», explique Michel Roche, expert de la Russie à l'UQAM. Le régime Poutine est autoritaire, il n'y a aucun doute là-dessus, mais, d'un autre côté, il démet des personnes qu'on ne peut pas qualifier de très progressistes.»

Attendue

Si l'annonce de ce limogeage a créé la surprise et brisé la torpeur d'une campagne présidentielle jouée d'avance, la démission de M. Kassianov était en réalité attendue depuis longtemps. Arrivé au pouvoir avec une poignée d'anciens collègues des services secrets et quelques jeunes réformateurs libéraux hostiles à l'emprise des oligarques, Vladimir Poutine aura attendu la dernière année de son mandat pour s'attaquer aux empires économiques hérités de l'ère Eltsine.

La campagne de poursuites judiciaires lancée en juillet contre le numéro un du pétrole russe, la société Ioukos, considérée comme inspirée en haut lieu en raison de la montée en puissance du groupe et de son soutien à l'opposition, a été le signal, à l'approche des législatives de décembre et de la présidentielle, d'un tournant décisif.

Le pari de Poutine

M. Kassianov a pris la liberté de critiquer à plusieurs reprises ces poursuites et les incarcérations des dirigeants de Ioukos, bravant la directive donnée par M. Poutine de ne pas se prononcer sur cette affaire. Dès lors, les jours de M. Kassianov étaient comptés. «Son limogeage n'est pas plus surprenant que l'arrestation du président de Ioukos, M. Khodorkovski. Ça s'inscrit dans la même dynamique», explique M. Roche.

M. Poutine fait le pari que son geste le rendra encore plus populaire auprès de l'électorat, alors que les sondages lui assurent pourtant une réélection facile le 14 mars, avec 80 % des voix. Le Kremlin craint toutefois la désaffection des électeurs. Un taux de participation inférieur à 50 % invaliderait le scrutin et forcerait la tenue de nouvelles élections. Si bien que le limogeage du cabinet semble aussi être une tactique pour secouer l'apathie des électeurs russes, avance M. Roche.

Selon la Constitution russe, le président a deux semaines pour proposer à la Douma (chambre basse du Parlement) son candidat au titre de premier ministre. Celle-ci doit alors donner son avis dans la semaine, mais cela pourrait aller encore plus vite, les députés étant dans leur très large majorité acquis à M. Poutine.

Dans l'attente, Viktor Khristenko, vice-premier ministre, a été chargé d'assurer l'intérim. Mais, de l'avis général, il n'est pas appelé à se voir confirmé à ce poste. Les rumeurs misent plutôt sur un réformateur, comme le discret ministre des Finances, Alexeï Koudrine (le choix des investisseurs), un représentant des forces de l'ordre, comme le ministre de la Défense, Sergueï Ivanov (le choix des tenants d'un État fort), ou un «technicien», comme Boris Aliochine, autre vice-premier ministre. Du reste, plusieurs ont avancé que le prochain premier ministre serait le dauphin de M. Poutine à l'élection présidentielle de 2008.

Avec l'Agence France-Presse et Reuters