La crise haïtienne - Les devoirs d'un président

Deux Haïtiens inquiets aux Gonaïves. Daniel Aguilar, Reuters
Photo: Agence Reuters Deux Haïtiens inquiets aux Gonaïves. Daniel Aguilar, Reuters

Le président haïtien, Jean-Bertrand Aristide, aura de la grande visite aujourd'hui alors que des représentants de la communauté internationale se rendent à Port-au-Prince pour tenter de trouver une solution à la crise qui perturbe le pays depuis les élections de 2000.

Confronté à une grogne qui ne cesse de croître, le président devra assumer pleinement ses responsabilités de chef d'État. Il doit cesser de tergiverser et envisager toutes les solutions, faire montre de la plus grande ouverture d'esprit. Pour le bien du pays pour lequel il se dit prêt à mourir, il doit même se demander si son devoir ne lui commande pas d'éventuellement partir, si l'avenir d'Haïti ne passe pas par son départ.

Les dommages causés par cette crise sont déjà énormes, quelle qu'en soit l'issue. La déception et le désarroi d'une partie de la population, peu importe sa force politique, sont réels. La très jeune démocratie est menacée, les espoirs de toute une nation aussi.

«Le peuple haïtien vit une crise psycho-sociologique profonde», constate le sociologue Laënnec Hurbon, chercheur au CNRS et professeur à l'École des hautes études en sciences sociales de Paris et à l'université Quisqueya de Port-au-Prince. «En 1987 est apparu un véritable mouvement pour la démocratie dans toutes les couches de la population.» Les espoirs étaient grands: le peuple haïtien se battait pour un régime de droit auquel il pourrait enfin participer.

C'est dans ce contexte qu'est apparu le Mouvement Lavalas et que son dirigeant, Jean-Bertrand Aristide, a été porté au pouvoir. «Son discours [fondé sur la théologie de la libération] était inspirant. La population le connaissait peu cependant», observe M. Hurbon. Il a soulevé les foules et, depuis, «les tentatives de retour en arrière, comme le coup d'État de 1991, se sont heurtées au refus de la population.»

Aujourd'hui, les perspectives sont bloquées aux yeux d'une bonne partie de la population. Sévissent dans le pays les arrestations arbitraires, les meurtres, la violence contre toute opposition, les exécutions extrajudiciaires. Des bandes armées contrôlent des quartiers de grandes villes depuis bien avant les récents événements. C'est la terreur généralisée, quoi. Le seul fait de dire à la presse qu'on a peur suffit à être considéré par certains lavalassiens comme un opposant au président. Difficile dans un tel climat de jauger avec précision l'opposition réelle au pouvoir. Des partisans du président l'ont quitté. Des chimères se sont retournées contre lui. La société civile s'est en partie regroupée.

«Sur le plan politique, le président s'est affaibli depuis le 5 décembre», constate Patrick Élie, un proche de Jean-Bertrand Aristide jusqu'en 2000, qui a été secrétaire d'État à la Défense de 1994 à 1995.

La rupture de M. Élie avec le gouvernement a été radicale. «Je ne me retrouve pas dans la politique menée par le gouvernement, explique-t-il. Il a été élu sur la base des principes de justice, de transparence et de participation.» Un mandat que le gouvernement ne remplit pas. «Le gouvernement agit dans l'opacité totale», dit M. Élie, qui, malgré son implication politique, n'a jamais été membre du parti Lavalas.

«Depuis les élections de 2000, le gouvernement vit une crise de légitimité. Pour survivre, il utilise la terreur», explique M. Hurbon. Par exemple, des locaux de partis politiques de l'opposition ont été incendiés en décembre 2001. «Aujourd'hui, il n'y a pas une institution du pays qui est indemne. Il n'y a pas de Chambre indépendante, la séparation des pouvoirs n'existe pas, la police a été politisée. Ce gouvernement a détruit les institutions», accuse-t-il.

Certes, le président n'a pas eu la partie facile depuis son retour d'exil: l'opposition n'a eu de cesse de réclamer des élections et la communauté internationale lui a coupé les fonds. Certains parlent de complot contre Aristide mené depuis Washington par le grand capital. Certes, il est de notoriété publique que Washington n'aime pas avoir Aristide à la présidence d'un pays «dans sa cour». Mais au lieu de s'appuyer sur la population qui l'a porté au pouvoir, le président s'est enfermé dans son palais, fracturant le pays comme jamais. Organisations étudiantes et paysannes, syndicats, groupes de femmes et autres regroupements près de la population ne peuvent être taxés de «collusion avec le grand capital international».

Une chose est sûre pour M. Hurbon: «Il n'y aura pas de recul de la part de la population quant à son objectif d'établissement d'un régime de droit solide avec la participation de tous.» Pour lui, le mouvement d'opposition réclamant une véritable participation à la vie politique est très fort. «Chaque manifestation de l'opposition est un calvaire. On se demande qui sera tué, combien le seront. Et, malgré cela, le mouvement a pris de l'ampleur.»

«Nous voulons entrer dans la démocratie sans violence», précise M. Hurbon, pour qui la tenue d'un nouveau scrutin s'impose afin de rétablir la légitimité politique des dirigeants du pays. «C'est la première fois que, dans ce pays, on comprend enfin que ça prend un contrat social fort. Il faut maintenant organiser un "vivre ensemble" dans lequel tous les Haïtiens se reconnaîtront comme des citoyens ayant des droits.»

M. Élie, pour sa part, ne réclame pas le départ du président, parce qu'il estime que le dernier scrutin reflète bien le sentiment du peuple haïtien. Il estime cependant que la classe politique dans son ensemble devra changer de comportement. «Les gens au pouvoir doivent cesser de se prendre pour les propriétaires du pays et ceux qui veulent le pouvoir auraient avantage à développer un projet politique autre que celui d'opposition au gouvernement», croit-il. À son avis, il faut d'urgence faire baisser la tension dans le pays pour sortir de ce climat d'affrontement entre le gouvernement et l'opposition. «Un dialogue doit s'engager entre les deux parties, explique-t-il. Et le président ne peut pas amorcer les échanges en imposant ses conditions. Cela pour parvenir à préparer les prochaines élections de façon éclairée.»

M. Hurbon, pour sa part, ne voit pas d'autre issue que le départ du président et fait montre d'une grande confiance dans la volonté du peuple haïtien d'établir un régime participatif. «Laissons jouer le jeu démocratique et les leaders qui nous manquent aujourd'hui s'imposeront d'eux-mêmes.Nous n'avons pas à craindre le chaos. Le chaos, c'est Aristide», conclut-il.